Conférence donnée à Rennes.

Greffe d’utérus et filiation

La greffe d’utérus, notamment le fait qu’il puisse passer de la mère à la fille, peut symboliser une transmission du féminin à l’état pur ou premier ; non comparable à la greffe d’un rein de la mère qui sauve la fille et lui redonne vie mais qui n’est pas une transmission du féminin. Et à peine comparable au don d’ovocyte qui n’est pas un organe, qui n’en a pas la permanence. De ce point de vue, la greffe d’utérus exprime l’aspect positif des aléas où se transmet le féminin. Qu’une mère puisse donner à sa fille, ou qu’une femme morte puisse laisser à une vivante pas moins que le site utérin, l’organe crucial de la gestation, est sans précédent.
La transmission du féminin, notamment de mère à fille n’est pas toujours facile, c’est ce qui m’a suggéré autrefois l’idée de l’entre-deux-femmes (voir La haine du désir, paru en 1978) ; je nomme ainsi l’épreuve, qui peut s’étaler dans le temps, par laquelle une femme cherche à conquérir les emblèmes du féminin, dont elle suppose que l’autre femme les a, notamment la mère ; quand des impasses dans cette épreuve apparaissent ou insistent, cela produit ce qu’on appelait autrefois l’hystérie. Et ce que j’ai fait dans ce texte c’est inclure ladite hystérie pour la redéfinir dans le processus de l’entre-deux-femmes ; distinguant notamment les cas où c’est l’angoisse qui prédomine et le cas où c’est la culpabilité.) En tout cas, il n’est pas abusif d’entendre l’hystérie comme une conquête du féminin où prend place une dispute entre mère et fille pour la possession de ce qui serait l’organe de la féminité, qu’on pourrait presque appeler l’utérus psychique. Dans cette dispute, chacune tire de son côté faute de pouvoir le partager, car le féminin se transmet dans son partage, de même que le symbolique se partage. Cette épreuve donc a produit dans l’histoire, depuis Platon et Hippocrate, des idées mythiques comme l’utérus baladeur ou vagabond, que pour ma part j’interprète dans ce livre en rapport avec le fait qu’une femme peut se prendre pour une autre ou s’absenter à elle-même. (Dans l’entre-deux-femmes, j’analyse un cas fourni par l’Évangile, celui où une femme perdait son sang depuis douze ans, et demande à Jésus de la guérir, pendant qu’au paragraphe suivant, une fille de douze ans précisément se retrouve comme morte ; la concordance des deux durées et l’âge de la fille suggèrent qu’elle perd connaissance à l’arrivée des règles, première grande épreuve du féminin, vu que l’autre femme, sans doute sa mère, perdait son sang depuis que la fillette est née.)

Peut-être que l’utérus, plus que tout autre organe, est habité par un champ de forces qui fait le lien ou le va et vient entre corps et âme, et qu’il est une partie par où passe la question du « tout », donc aussi la question de l’identité. Et que ce qui se passe dans l’utérus est aussi essentiel qu’inconscient. Or il est dit par ailleurs que l’inconscient ne connaît pas le temps. Y aurait-il un lien avec le fait que l’utérus ne vieillit pas ? C’est en ces termes que m’en a parlé un ami qui travaille à Foch dans les greffes d’utérus, me précisant que ça avance assez vite et que « c’est génial » car justement « l’utérus ne vieillit pas ».

Et comme je terminais mon livre Un cœur nouveau, sur les épreuves et le ressenti parmi les transplantés, cela explique l’élan un peu lyrique que j’ai ajouté à la fin, avec une petite note se demandant si le fait que l’utérus « ignore » le temps peut être mis en relation avec le fait que certaines femmes oublient le temps. Mais que signifie qu’il ne vieillit pas ? Est-ce à dire qu’il ignore le temps, qu’il ignore l’écart entre les deux générations, puisqu’il génère aussi bien pour l’une et l’autre ?
Or l’utérus est sensible au temps, sa vascularisation change, elle se détériore, sa régénération est moins bonne, il y apparaît des fibromes, il peut donc être atteint dans sa fonction majeure qui est de fournir au fœtus le flux sanguin suffisant. Il subit les mêmes usures que les muscles ou d’autres organes ; pourtant, si on dit qu’il ne vieillit pas, c’est au sens où lorsqu’on lui fournit les produits qu’il sécrète normalement il se remet à fonctionner, il repart dans sa fonction et sa capacité gestatoires.
Et c’est ce « il repart » qui m’a ramené au point clef de mon livre sur le cœur : le cœur, vidé de son sang et arrêté avec du potassium, pour une greffe ou un pontage, une fois qu’on y ramène le sang et qu’on arrête le potassium, il repart. L’utérus, lui, alors qu’il restait en plan après la ménopause, une fois qu’on lui donne l’œstradiol et la progestérone, il repart, son cycle reparaît ou plutôt le cycle dû à l’hypophyse est relancé. Ainsi, le couplage entre sa substance vascularisée et sa fonctionnalité met en lumière celle-ci, qui reste intacte quand on lui injecte l’imprégnation hormonale nécessaire, et cela en retour met en valeur l’énorme solidité de l’organe puisqu’autre fois on redoutait une grossesse après césarienne, et qu’aujourd’hui, on peut avoir trois accouchements de cette façon et surtout on peut faire des greffes ; avec ce paradoxe apparent qui est une merveille de la nature, c’est qu’il faut un traitement antirejet que le fœtus lui-même reçoit, lui qui est un corps étranger, cela semble un peu fou mais la nature en a vu d’autres. Ajoutons que l’opération de la greffe, qui reste longue et délicate quand la donneuse est vivante, est en passe d’être abrégée par les robots ; comme toujours ou presque, ils apprennent plus vite que nous ce qu’il y a à apprendre, et seront donc plus performants s’agissant de l’exécution. Et ils nous rappellent au passage que l’essentiel de l’humain relève de ce qui ne s’apprend pas.
Quant aux effets sur la filiation de ce nouvel acte, assez majeur dans le champ procréatif, les cas de figure sont en nombre limité ; on peut en parler, tout en sachant que cette parole est sans effet sur le réel, qu’elle est même assez vaine. On vient de vivre une longue période de soi-disant débats sur la PMA, et de réflexion sérieuse sur les effets de tel acte réel (allant du don de gamète à la levée de l’anonymat, en passant par l’ouverture aux femmes fertiles sans homme), effets touchant la place du père, le jeu des identités, le devenir des filiations, et l’on voit que le législateur peut ignorer tout ce qu’on a argumenté, non pas en apportant un argument nouveau mais au nom de constats du genre : « nous avons rencontré tels ou tels intéressés, et cela semble bien se passer ». Après coup, les vastes débats se révèlent avoir surtout été des tribunes pour diffuser une posture décidée à l’avance, pour la faire apparaître comme majoritaire, ce qu’elle n’était pas au départ, et se réclamer de la tendance majoritaire qu’on aura ainsi fabriquée.
Ce qui est sûr, c’est qu’avec la greffe, l’utérus n’est pas baladé mais transféré, transplanté, du moins dans le réel de la chair, reste à savoir ce qu’il en est du symbolique, notamment du « comment nommer » les relations que cela instaure. L’enfant peut se sentir un peu frère ou sœur de la mère, ou se sentir plus simplement fils d’une mère qu’on a aidée au niveau d’un organe qu’elle n’avait pas, sachant que sa maternité ne se réduit pas à cet organe. Entre ces deux pôles, bien des variantes sont possibles ; se dira-t-il le fils d’une morte, s’il veut harceler sa mère, appellera-t-il « vraie maman » sa grand-mère, ou sa mère sa sœur ? (Nous n’avons pas la clinique suffisante, moins de 20 enfants sont nés de cette greffe et je n’ai pas eu accès à leur parole, et j’ignore ce que dira effectivement l’enfant issu d’un don venant de sa grand-mère, d’une femme décédée ou d’un « trans ».) Ce qui est sûr, c’est que le foisonnement du ressenti est activé par les médias et c’est normal ils s’en nourrissent, et la liberté de nommer une chose comme si elle était une autre est largement pratiquée dans le discours politique et sociale, comme ce constat très audacieux où « le père peut être la grand’mère, l’essentiel c’est l’amour qui entoure l’enfant, amour qu’’il peut recevoir dans tous les cas de figure ». Soit dit en passant, la grand-mère peut faire fonction de père au sens de prendre certaines postures, mais dire qu’elle l’est c’est confondre l’être et la fonction, et avouer que tous les êtres ne sont que des fonctionnaires, et que si la prothèse remplace l’organe, elle prouve qu’il est inutile.
Ceci conduit à préciser les rapports entre biologique et symbolique, qui sont deux ordres différents, mais chez l’humain, chacun des deux ne compte que suivi par l’autre ou précédé par lui. C’est : S – B – S, ou bien B – S – B ; ce dernier schéma dit que le biologique a besoin de symbolique pour se réinscrire dans les corps, faute de quoi on en reste à la chair brute et au pur fonctionnement ; de même le symbolique a besoin du biologique pour prendre corps, faute de quoi il reste abstrait ; dans tous les cas, l’un ne va pas sans l’autre.

Un enfant issu d’un don de gamètes peut sentir un manque lorsqu’il ne connaît pas son donneur mais lorsqu’il le connaît, le symbolique sécrété autour de ce lien biologique qu’est le don de sperme n’a rien de comparable en intensité au lien symbolique vécu tout au long avec le père qui l’a élevé et reconnu ; ce sont des relations ponctuelles, amicales ou neutres, souvent touristiques, à moins d’amener le donneur à refaire le chemin qu’a fait le père, celui du temps long, ce qui est impossible, ou à moins de l’inclure dans la famille au titre de donneur de sperme, que par abus de langage on appelle géniteur, et les deux hommes seraient concurrents. La grand-mère qui a donné l’utérus pourrait aussi être convoquée et encore plus intégrée à la famille comme deuxième mère, etc. Mais on voit bien ce que ces liens symboliques ont de factice et on comprend que leur consistance leur vienne de l’idéologie, celle qui nous annonce les grandes mutations de l’humanité, mais à elle aussi, il manque le temps long.
Or tout objet ou tout acte réel qui touche à la transmission requiert une enveloppe symbolique faite de paroles qui elles-mêmes se transmettent dans le vécu sur le temps long. Si certains ont besoin d’appeler une femme père alors qu’elle pourrait être la belle-mère ou la compagne, ou la mère adoptive par différence avec la mère effective ; et s’ils cherchent les repères du patriarcat qu’ils dénoncent pour les tordre et leur faire subir un traitement très particulier, cela prouve qu’ils en veulent à la fonction symbolique du nom. Le même problème (comment nommer ses parents ou ses adoptants) se poserait pour un enfant issu un jour d’un utérus artificiel, comme quoi cela ne dépend pas de l’organe de gestation, c’est un rapport au nom en tant que porté par la différence sexuelle, qui à certains inspire la peur, et à d’autres l’amour.

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