L’Autre-lumière et l’Arc-en-ciel

À l’occasion de la « fête des lumières » (Hanoucca), voici un extrait de mes Lectures bibliques

L’Autre-lumière et l’Arc-en-ciel

​1. Soit la lumière. La Création c’est le devenir-lumière de l’être, quand il se sépare assez (de lui-même) pour rencontrer l’acte possible.
​Reprenons l’énoncé : « Dieu dit: Que la lumière soit. Et la lumière fut. » Encore fallait-il le dire et trouver de quoi dire ce devenir-lumière de l’être. Il a donc fallu que l’être se rencontrât, pour faire être l’étincelle de cette rencontre, le choc lumineux qui se répercute dans un dire.
​Le créatif d’une rencontre c’est qu’elle éclaire le dire secret qui l’a portée ; et rend possible un autre dire, un passage entre deux niveaux du dire. Or si ce qui parle dans ce texte, et qui s’appelle l’être comme origine de ce-qui-est, on voit que cette première parole est celle où l’être se fait parlant à certains temps créatifs, certains moments du processus de création. A ces temps initiaux, à cette initiation du temps, l’être se fait parlant, ça parle et ça dit : « Soit la lumière. » (yéhy or). Le retour de cet appel d’être s’écrit non pas « la lumière fut », mais plutôt : « et soit la lumière » (vayéhi or); re-soit la lumière, en quelque sorte. Entre l’appel et la lumière, entre l’appel d’être et l’éclairement qu’il produit, il y a ce « et » qui, dans la Bible, fait tourner le temps, amène l’avenir au passé et le passé à l’avenir via la parole de la Présence. Cette réponse à l’appel de lumière (« et soit la lumière ») est donc aussi un événement : l’effet-lumière de l’être… qui a lieu dans les deux sens du temps (soit et fut la lumière).

​Soit la lumière est l’événement où il est dit que la lumière concerne l’être. Elle le concerne dans son devenir premier, minimal ; dans le geste où il sort de lui-même, c’est-à-dire où il vit. C’est le premier signe de l’être vivant ; le premier temps vivant de l’être. Ces deux premiers mots de YHVH méritent qu’on s’y arrête. « Soit » est l’être impératif, le pur appel d’être. L’événement est à deux temps : l’être se rend lumineux sur fond de chaos et de ténèbres ; l’être se rend à l’appel qui le rend lumineux, en retour. Une secousse d’être a eu lieu. Est-ce autrefois ? dans la fois qui toujours est autre ? il y a des millions d’années ? ou dans un temps immémorial et créatif? L’essentiel de l’événement est qu’il soit « visible », éclairant et éclairé. Ici, l’événement est lui-même la lumière. La création – toute création – s’inaugure par l’événement où l’être se fait lumière. Par ce dire – « soit la lumière » – l’être prend place dans une mémoire, pour s’y reproduire en d’autres temps, lors d’autres illuminations ; par exemple, devant un texte obscur qui soudain va s’éclairer; ou une situation glauque qui est aussi une sorte de texte indéchiffrable. Soudain : soit la lumière! Mais le but n’est pas d’être dans la lumière, c’est de passer par elle ou de faire qu’elle se passe ; quitte à passer vers d’autres ombres. Là est le point créatif.
​Pour chacun, la création c’est la rencontre de ce qu’il a fait en son « absence » quand il passait du côté de l’Autre, sur le chemin d’un certain retour à soi. Ici, puisque c’est d’être qu’il s’agit, il y va du retour à l’être.

​Une trouvaille est un événement d’être où quelque chose fait que « soit la lumière », soit à l’instant où la lumière va se faire, où elle va poindre. « Faites toute la lumière sur cette affaire… », dit-on aux enquêteurs. Chacun sait qu’on ne la fait pas toute. La lumière créative est partielle, coupée d’ombres, prise dans des cycles d’intermittences, sources de temps multiples. La Genèse dit aussi ce rythme: « L’être vit que la lumière était bonne »… C’était clair, et c’était bon que ce fût clair. Cela fait événement entre le jour et la nuit. L’appel de lumière et sa réponse produisent une boucle lumineuse qui devient cycle du temps, unité de temps, déclenchement d’un autre temps. La lumière est mise en mémoire, elle est émise à la mémoire du temps. La Genèse semble dire : à partir de là on peut compter. Et il n’y a que les naïfs pour croire qu’elle nous raconte la naissance absolue de la terre et du ciel et de l’homme. C’est clair qu’il y avait de l’homme et des bêtes et du cosmos, comme le veut la Physique et comme le veut Darwin ; mais c’était chaotique, tohubuesque; ça ne comptait pas. La Bible tente une lancée d’histoire ancrée dans l’être-devenant-lumière. Et la Genèse, toute genèse, prétend fouiller l’accouplement de l’être-temps et de la lumière. A tous les niveaux de l’éclairement.

​Eclairer, montrer l’éclair, c’est montrer que l’être se retire de ce qu’il crée; la création est aussi un retrait de l’être, une fois débordé par la lumière et la parole.
​L’être créatif crée son acte, comme l’être devenant lumière s’éclaire pour voir son acte et voir que « c’est bon ». Il fissure l’espace, et le regard se constitue dans cette fissure. Au départ qui est ici proposé, la lumière était un foyer ultime, l’être était un point aveugle, et l’acte créatif un transfert de lumière, lumière portée par l’être: là commencent l’espace et le temps, en même « temps ». La lumière déclenche le temps, puis le temps est pris en charge par d’autres lumières. Mais tout part d’une cassure dans l’être, d’une faille où l’être se scinde entre l’appel et le rappel, entre le voir et le visible. L’être laisse passer la lumière qui lui donnait lieu, le localisait, l’espaçait.
​Cette faille s’éclaire d’une tension extrême – cataclysme ou trauma; faille chauffée à blanc – à la limite où la vue de la lumière s’abolit dans son excès. A cette tension limite, l’espace-temps s’ouvre, ouverture sans fin d’un commencement qui se déploie – étale ou turbulent – qui se révèle après-coup. Alors, l’espace incréé se retire en lui-même et fomente son espacement : son dédoublement, sa différenciation interne. Au début, l’être est « narcissique », il se prend pour le monde et prend le monde pour lui tout seul ; puis il s’en déprend, et la lumière semble être l’effet de ce retrait, ce trait-retrait créatif, premier tressaillement de l’être grâce à quoi l’espace est l’effet d’une entaille. Ainsi, le narcissisme de l’être se coupe de lui-même, et sa coupure devient lumière. La genèse de l’espace rejoint – rattrape – sa cassure où se déploie la singularité éblouie. En un sens, il n’y a pas d’espace sans que la lumière le constitue (pas seulement le rende visible). La lumière c’est de l’être qui se donne lieu et se retire, pour rendre possible l’appel nouveau.

​La Genèse prend le risque de faire parler l’être, de lui faire dire comme premier mot ce couple : Soit [la] lumière (yéhy or). Elle fait une coupure-lien entre l’être et la lumière. Elle parle de l’être comme événement parlant. Et quelle création pourrait faire autrement ? Dans le Livre, au fil des grandes rencontres, l’être se « révèle » à quelqu’un (à Abraham, par exemple, puisque cet « homme » est à la mode, vu que ceux qui s’en réclament, dans les trois monothéismes, croient qu’il s’agit de le partager ; ils ne voient pas que ce qu’il y aurait à partager c’est le manque-à-être originel où s’est produit Abraham…). Et quand l’être se révèle, c’est d’abord un effet de lumière : l’être se montre ou se rend lumineux à qui sait le rencontrer.
​On est loin de la révélation au sens religieux que la théologie rumine (et que les médias répercutent : Croyez-vous en la Révélation ? Tout de même…). Du point de vue de l’événement d’être, c’est plus simple, plus radical : si l’être peut se faire lumineux, c’est pour quelqu’un qui est capable de le reconnaître, donc pour un être parlant ; Abraham ou un autre. Ce ne sont pas des modèles, ce sont des bouts d’événements. Après-coup la différence surgit entre les luminosités ; elle apparaît à qui veut la voir. Du reste, tous ceux qu’atteint cette lumière d’être passent le flambeau en essayant de dire leur rapport à l’origine où la lumière a manqué.
​L’origine est une ombre et une lumière ; une ténèbre au-dessus de l’abîme où l’être s’éclaire (soit la clarté…). Les humains ne sont dans l’être qu’en partie ; ils ne peuvent pas avoir en vue le tout de l’être, puisque l’être déborde tout ce-qui-est. Ils sont ballottés entre ombre et lumière.

​2. L’arc-en-ciel. Comme par hasard, dans cette texture de liens et de coupures-liens, la forme initiale de l’Alliance est l’arc-en-ciel; une subtile mise en morceaux de la lumière; fibration de couleurs sur fond de chaos: après avoir tout effacé de sa création par un déluge, comme si tout n’était que brouillon, la Création fait retour sur elle-même et pose qu’il n’y aura plus d’effacement total; que s’il y a catastrophe, elle ne sera pas générale, elle laissera du reste, pour que la Création se ressaisisse et passe à autre chose. Cette Alliance entre le divin et les vivants, entre ciel et terre, se signale dans l’Arc. L’être orageux tire des flèches d’eau ; puis, ses traits tirés, se repose dans les couleurs, dans la lumière décomposée. L’arc émerge et fait lien entre deux points de la terre ; c’est leur distance, leur jonction; comme une anse, il les relie par ailleurs, par la voie des airs. Il raccroche la terre à autre chose, au temps où chaque orage rappelle la mémoire diluvienne, et encore plus avant, avant l’acte créatif, la première lueur sur les eaux de l’Origine (du tohu-bohu).
​L’arc vient donc en tiers inscrire l’appel qui dit non à la noyade. L’arc lumineux est un lien entre l’être et le risque de néant. C’est une Alliance arc-boutée sur sept lumières (les couleurs de l’arc-en-ciel ; en fait). Sur cette lumière et cette image érotique : le ciel envoie ses flèches d’eau sur la terre et celle-ci renvoie des pousses à travers la fécondation. Les gerbes répondent aux flèches humides et disent que tout n’est pas noyé, que dans la mêlée érotique entre le ciel et la terre, la mort frôlée tourne au profit de la vie. L’Arc multicolore – qui deviendra une Arche – est une alliance sensuelle. C’est un lien entre les sens et la mémoire, entre les corps et les signes, le feu et l’eau, le visible et l’humide. La lumière s’y décompose – en longueurs d’onde – sur les fines gouttes d’eau, sur l’onde elle-même décomposée.
​Cette Alliance deviendra celle de la Lettre infinie – du Livre – vouée à penser l’être comme origine de ce-qui-est, et à transmettre cette pensée comme potentiel des alliances. Le Livre, éclaircissement à l’oeuvre, implique toutes les lumières de ceux qui le lisent.
​La Torah, avant de se poser comme lumière qui-fait-voir, raconte des événements de lumière: celle de la création, celle de l’arc-en-ciel, celle du don de la Loi dans le tonnerre et les éclairs, celle du feu divin qui consume les sacrifices (ou ce qui se pose dans une posture sacrificielle). En même temps, elle fourmille d’appels qui la désignent comme une lumière. Par exemple : « L’âme de l’homme est une lumière de l’être (YHVH), elle imprègne les replis utérins ». « La lumière est parsemée pour le juste et la joie pour ceux qui ont le coeur droit »…
​En principe, l’être-YHVH (se) met en lumière ; des paroles sont libérées de l’opacité et bâtissent une pensée. La pensée est une présentation lumineuse de l’être. Pour la Torah, la lumière de l’être brille dans l’événement irréductible à aucun autre ; l’événement où l’être focalisé est mis en feu pour un instant.

​​​​​​​DS

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