Leçons de la Pandémie

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Maintenant qu’elle tire à sa fin, tirons-en quelque chose. Tout en étant frustrés de pas savoir pourquoi ça se termine. L’idée comique est que le virus s’est épuisé dans les corps qu’il a infectés, puis dans l’air qui l’a dissous, et dans le fait que des virus, sautant d’un corps à l’autre, ratent leur saut s’il y a de la distance.

Plus sérieusement, les courbes de mortalité sont semblables, que l’on ait durement confiné ou qu’on l’ait fait par les masques et les gestes. Puisqu’on avait toutes les infos dès mi-janvier, on aurait pu, théoriquement, confiner tout le monde sur ce mode. « Mais c’était impossible, objecte-t-on, les gens n’auraient pas obéi, la preuve est que malgré tous les appels, les hôpitaux furent débordés ». En fait, on a prescrit aux gens des gestes stricts depuis le début, sans leur dire qu’on leur donnait comme un devoir de classe à faire, que trois semaines plus tard on ramasserait les copies, et que si trop d’entre elles étaient fautives, tout le pays serait recalé. C’est cet écart entre sujet et collectif qui est énorme et que la masse des sujets n’a pu combler ; on ne l’y a pas aidée ; et pourquoi l’aurait-on fait ?

Les gens ne savaient pas qu’on demandait à chacun de vivre en peuple, de vivre en tant que collectif voire en tant que genre humain habitant la planète. Si cela avait été bien dit, la vision individuelle aurait rejoint la vision collective ; rien ne s’y opposait en principe ; mais on ne peut pas gagner une guerre sans savoir qu’elle est déclarée. Bien sûr, il n’y avait pas de masques et on le savait puisqu’on s’est efforcé de le cacher, mais qu’est-ce qui empêchait de lancer un appel national à ce que les gens s’en fassent eux-mêmes avec leurs voisins, dans un vaste mouvement d’entraide ? Lors de la Révolution française, l’armée a manqué de salpêtre, on a lancé l’appel, et tout le monde a répondu. On ne l’a pas fait parce qu’on n’est pas dans l’idée que les gens sont responsables, mais dans celle, plus gestionnaire, de leur donner les directives les plus simples voire les plus bêtes, fussent-elles coûteuses puisqu’au fond c’est eux qui payeront. On s’est mis au niveau de la masse à la manière d’une chaîne télé qui choisit des programmes vulgaires pour être au niveau du public tel qu’elle l’a défini et formaté.

 

Évidemment, c’eût été beau qu’un État démocratique prenne d’emblée des mesures totalitaires (« à vos masques ! Tous dans trois jours »), impliquant tout le peuple un par un, autrement que chacun chez soi, et fusionnant pour un temps les deux visions, individuelle et collective.  En général, cela ne se fait que dans l’intérêt de l’État, pas dans l’intérêt des gens. Son intérêt est d’abord de n’être pas critiqué, quitte à garder le silence sur le problème, tout en cherchant secrètement à y faire face, jusqu’à ce que le problème éclate et fasse un tel bruit que l’État se trouve protégé par l’énormité du problème, et du coup, les mesures extrêmes s’imposent d’elles-mêmes. Ce fut le confinement total, qui a caché jusqu’à l’idée d’un confinement plus raisonnable avec masque et gestes et (sous peine d’une amende faible qui aurait grimpé vite). Les gens auraient obéi puisque c’est ce qu’ils ont fait mais dans les plus dures conditions. (Et l’on prend pour du civisme leur soumission infantile, d’ailleurs chèrement achetée et qui sera dûment remboursée).

 

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L’autre raison de la solution adoptée est qu’on brandit une éthique où la vie d’un être humain vaut celle de toute l’humanité ; mais dans cette optique, visiblement, ce n’est pas la mort qui est le mal absolu, c’est d’être tenu pour responsable de n’avoir pas « tout fait » pour éviter cette mort-là. C’est pourquoi les responsables, mus avant tout par la peur d’être accusés, sont prêts à réduire l’autre à la pire des passivités et bien sûr, à l’irresponsabilité. C’est donc une éthique perverse car si quelqu’un objecte que ce chamboulement inouï était peut-être évitable, on lui rétorque qu’il veut la mort des gens. L’attitude perverse est de prendre des mesures maximales pour n’être accusé de rien, peu importent les dégâts que l’on fait.

On a donc vu que nous sommes avant tout les objets d’une gestion qui est phobique du reproche. Et nous sommes les objets consommateurs d’une production qui s’occupe d’abord non pas de ce qui nous manque, mais du profit qu’elle trouve à nous faire ses offres. Nous sommes donc doublement exploités, comme travailleurs et comme consommateurs (sans même pouvoir acquérir ce qui manque si ce n’est pas assez rentable de le produire).

D’une manière générale, chaque fois qu’on veut imposer une mesure douteuse, on la fait réfuter de façon bête, cela prouve qu’elle est intelligente, et on exhibe un contre- exemple montrant que si on ne l’applique pas, on en meurt. Terrible confusion de la partie et du tout, du détail et de l’ensemble.

Cette même confusion suggère une question : les personnes à risque sont une partie de la population ; fallait-il stopper le tout (ou presque) pour que la partie à risque soit protégée le plus possible alors qu’elle est assez avertie pour se protéger elle-même ?  On dirait que le pays a fait aux personnes à risque un cadeau très au-dessus de ses moyens, un sacrifice que ces gens ne demandaient pas, étant eux-mêmes assez avertis du risque pour se protéger au mieux. On a fait payer pour eux (et pour protéger les salles de réa) des gens qui avaient un besoin vital de poursuivre leur travail, avec les masques et les bons gestes. Le fait que bien des pays développés aient fait ce sacrifice prouve que cette confusion est répandue (où l’on décide pour le tout sur la base d’une petite partie) ; elle mériterait qu’on la discute.

 

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Cette méthode s’est déchaînée à propos de la chloroquine, on a mis en valeur les cas où c’était dangereux comme s’ils étaient inévitables et l’on a compté pour rien les témoignages de mieux-être massivement exprimés. Ce pauvre Plaquenil a été un point d’affolement, révélant des crispations et de vraies pathologies, celles du scoop à tout prix, celles d’« autorités » refusant d’avoir eu tort, celle de labos cherchant d’abord le profit. Tout ce qu’on lui a objecté était marqué d’irrationnel. Par exemple, il faut l’écarter parce que ce n’est pas Le remède, parce qu’on peut guérir sans, parce qu’il est dangereux dans certains cas ou à hautes doses. Bref, on écarte ce qui est partiel parce qu’il faut que ce soit total. Ce produit comporte des risques, mais pour le garder, il faut qu’il n’en présente aucun. Si son promoteur est « impur », et il l’est puisqu’il s’occupe de son image en même temps que du soin, c’est qu’il s’en fiche du soin. Si en plus il n’est pas très sympathique…

(Curieusement, même l’enquête du Lancet est bizarre.) En outre, le labo qui fabrique l’objet trouve qu’il n’est pas assez rentable et en prépare un autre beaucoup plus cher, avec bien sûr, des effets secondaires néfastes, etc.

Peu importe au fond le contenu de la polémique, il signale surtout que lorsqu’une décision est prise, servant des intérêts limités, même purement narcissiques, elle passera coûte que coûte. Mais les gens n’en pensent pas moins et se vengent par la méfiance et la rancœur.

On a aussi compris que la médecine n’est pas une science même si elle peut s’en servir, elle est peut-être mieux que cela, un savoir-faire averti où deux êtres sont impliqués intensément, à charge pour le plus faible de garder l’œil et l’esprit bien ouverts sur sa vie et sa liberté. Par ailleurs, il n’y a pas pire qu’un discours scientifique   incertain qui veut maintenir coûte que coûte son autorité ; il transmet exactement l’incertitude, et cela peut être angoissant.

 

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Pour ce qui est de l’équipement qui a manqué (masques, tests, lits de réa), ce n’est pas l’impréparation qui est en cause, nul ne peut être parfaitement prêt ; c’est plutôt l’impuissance à réagir, le manque de réactivité productive. Non seulement l’appareil productif est plombé par l’exigence du profit avant tout, mais l’appareil d’État est lui aussi à son image, plombé par le fait qu’il fonctionne avant tout pour lui-même, pour son profit (tout contrôler, ou paraître y arriver). D’où une lourdeur administrative, un manque de mobilité légendaires.

L’impuissance à mobiliser ses ressources, à reconvertir d’urgence celles qui existent pour produire ce dont on manque fut évidente. Cela révèle que la France a son niveau de sous-développement bien à elle. Au-delà du délabrement, c’est le manque d’énergie ; la lourdeur étatique est infiltrée dans les esprits, jointe à la raideur des cadrages, à l’absence de ligne directe entre dire et faire, entre le besoin et le pouvoir de le satisfaire ou de créer directement ce qu’il faut pour ça. Directions et directives ont saccagé la voie directe, dont l’événement a montré qu’elle est vitale.

Cette impuissance technique est pourtant doublée de rodomontades où l’on feint de s’effrayer des perspectives « inouïes » de la technoscience : « Attention, on est sur le point de produire l’homme augmenté, mais oui, le transhumain ! » Et on ne peut pas l’augmenter plus vite que ça d’une machine respiratoire ou d’un peu plus de résistance face au virus ?

 

On n’a pas fini de fouiller ce que cette étrange incision dans le corps social et subjectif a révélé.

Reste à savoir si la société civile peut proposer et mettre en acte, à travers ses réseaux, des initiatives concrètes, et convertir sa surprise et sa colère en propositions constructives, vu que l’essentiel est à refaire. Peut-on toucher aux règles du jeu ?

Nous sommes dans une société du tactile sinon du tact, et nous voilà empêtrés dans l’interdit de (se) toucher. Peut-on toucher aux règles du jeu, du côté du soin, du marché local et du global qui nous rend si dépendants ? Si l’événement n’induit pas des remaniements, qui ne consistent certainement pas à avoir déjà « tout ce qu’il faut » pour la prochaine vague, celle-ci n’aura été qu’un un tsunami de silence emportant des milliers de corps. Est-ce qu’avant la plaie suivante, les peuples auront voix au chapitre ? L’exemple des Gilets jaunes montre que sans représentants les révoltes dégénèrent et s’épuisent. Mais peut-il y en avoir d’autres ? Les peuples peuvent-ils avoir voix au chapitre sans que l’insulte « populiste » serve de Vade retro pour les stopper ?

 

On comprend maintenant que ce qui nous est tombé dessus, l’événement comme tel, voire le trauma, est moins l’arrivée du virus que la gestion de cette arrivée par l’État, notamment dans les sociétés développées, autrement dit le confinement et ce qui s’en suit, la quantité d’incohérences même sous le signe de « la science », les mensonges infantilisants, les secrets, les contradictions, le tout pour (paraître) garder le contrôle. La cacophonie médiatique n’a certes pas épargné les réseaux sociaux, et si le quidam n’est pas aidé pour s’informer, il l’est encore moins pour comprendre ; une douce hébétude matinée d’agacement ou de colère le pousse vers la résignation et le sentiment d’être berné.

Il croyait être dans un pays développé qui permet d’avoir ce qu’on veut ou du moins le nécessaire si on y met le prix, mais non : on peut avoir ce que les managers veulent que l’on ait, et c’est si bien inscrit qu’il est probable qu’on veut des choses parce qu’ils l’ont ainsi voulu et que nos vœux et volontés soient déterminés par eux. De même sans doute dans le champ culturel. Chacun se dit que si l’intox est allée aussi loin pour des objets aussi infimes qu’un masque ou un médicament, cela doit être bien pire pour des thèmes politiques régionaux ou planétaires.

Or c’est peut-être cet aspect, celui de l’intox et de la manipulation, qui suggère une ouverture si l’on repense à notre point de départ, à savoir que, des semaines avant le confinement, on a demandé aux gens de faire les gestes barrières, sans les prévenir que faut de cela le confinement s’imposerait. De sorte que cette demande aux individus de se conduire chacun comme un sujet collectif était d’emblée très difficile voire impossible à satisfaire. Mais c’est peut-être ce défi, lancé pour n’être pas relevé, qui demeure toujours ouvert, dans sa pureté insolente et provocatrice : quelles initiatives et quels appels peut-on lancer en tant que sujets collectifs, de façon à ce que les résonances que cela produit s’articulent et prennent un sens pratique qui donne envie de secouer l’indifférence ? Pour l’instant, c’est « la planète » qui fournit en abondance les contenus et polarise les inquiétudes, comme un malade autour duquel la famille s’agite ou s’affole, mettant en suspens tout le reste. Mais qu’en est-il du reste, c’est-à-dire des humains, de leur vie et de leur dignité ? Un sujet collectif, même partiel et local, est-il pensable et peut-il se mettre en acte sur un mode autre que passif comme on l’a vu ? Acte passif, quelle étrange chose…

 

 

Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste

Dernier ouvrage Un cœur nouveau, 2019. A paraître : À la recherche de l’autre temps (tous deux chez Odile Jacob). danielsibony1@gmail.com

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