N’abusons pas des clichés sur le père

Encart: Une vraie pensée sur la violence et les jeunes ne saurait se satisfaire de clichés « psys » complaisants.

L’été dernier, je me suis fait interpeller par un voisin de plage qui lisait le Libé du 3 août.C’est un brave homme, père de famille, avec un bon sens critique simple mais implacable. Il attaque fort: –« Tiens, voilà un « pédiatre retraité » qui vient d’inventer l’eau tiède. On s’demande ce qu’il attend pour faire breveter. -Que voulez-vous dire? -Eh bien, qu’au terme de recherches profondes qui lui ont pris plus de vingt ans, il a trouvé le truc pour contrer la violence de nos jeunes et pour parer au malêtre de nos enfants. -Et c’est quoi? -J’vous l’donne en mille. -Donnez-le en une fois, là, d’un coup. -Eh bien voilà, le secret enfin découvert, c’est qu’il ne faut pas les gâter. -Je ne vous crois pas, il ne le dit sûrement pas comme ça. -En effet, il le dit dans son jargon mais c’est pareil, jugez vous-même sa conclusion: « Nos enfants d’aujourd’hui, gâtés et comblés depuis leur naissance et faisant de plus en plus rarement l’expérience du manque, en viennent donc à manquer de manque. En bon français, cela veut dire qu’ils ne manquent de rien, ils ont tout ce qu’ils veulent et c’est ça qui les rend violents. -Eh bien, ce n’est pas si bête, l’idée traîne dans tous les bouquins « psys » de bas niveau. -Je veux bien, mais je trouve l’idée bizarre, car d’abord ça n’existe pas, des enfants ou des jeunes qui ne manquent de rien. A la rigueur, c’est le discours des autres sur eux: « Ils ont tout pour être heureux et ils nous emmerdent! » Discours totalement illusoire, car personne n’a tout, à supposer que pour être heureux, il faille « avoir » tout ou avoir quelque chose de précis. Ce qui m’agace, c’est qu’au lieu de dire « ils sont gâtés, on leur donne tout ce qu’ils demandent », vos « psys » disent: ils sont dans le « manque du manque ». Même si l’expression est prise chez Lacan, je me questionne sur elle: si on est dans le manque du manque, c’est qu’on est dans un manque, non? Et ça se sent très bien, on peut voir que ceux qui ont tout ou qui croient tout avoir éprouvent un vrai malaise, ils sentent eux-mêmes qu’il leur manque quelque chose, d’essentiel. A la limite ils sont plus près de sentir un certain manque, un certain manque d’être; ils le sentent plus que ceux qui ont des manques précis, qui croient que ce qui leur manque c’est ceci ou cela. Vous voyez? Bref quand on est dans le manque d’être, c’est un vrai manque, même s’il n’a pas toute la clarté et tous les aspects pratiques du manque d’avoir. -Bon, admettons, ça fait quand même plus classe de dire qu’on est dans le manque du manque… -Vous avez tort de prendre ces choses à la légère. Parce que votre « psy-pédiatre », il en tire des conséquences, lui, et pratiques. -Ah bon? (Il commençait à m’énerver, qui surfais sur un roman policier.) -Eh bien il conseille aux mères de réintroduire le manque, dès le nourrissage des bébés! Ecoutez ça: « Une simple modification du nourrissage des bébés pourrait à elle seule habituer les mères à frustrer – sans danger ni gravité – leur enfant et à lui conférer cette conscience du temps et du manque dont il a un besoin vital. » Vous voyez ça? Qu’une mère soit très occupée et dise à son bébé qui braille: « J’arrive, un moment! », ça se comprend, mais qu’elle lui organise une attente spéciale, qu’elle tarde à lui donner le sein ou le biberon pour qu’il apprenne à attendre, pour qu’il apprenne le manque et le temps, je trouve ça grotesque. D’autant que votre toubib a passé tout son article à vitupérer contre la tentation des mères à la toute-puissance. Et voilà que ce qu’il leur propose c’est une façon de l’exercer tranquillement, la toute-puissance, avec un bon alibi pédagogique.

Je déposai mon roman et pris le parti de m’abandonner quelques instants à la brise et au soleil et de somnoler en l’écoutant. Car il semblait intarissable:

« Alors qu’est-ce qui peut amener un homme sensé à aboutir ainsi à la toute-puissance des mères, alors qu’il a passé tout son article et peut-être tout son temps à mettre en garde contre ce risque de toute-puissance, et encore avec des vues qui elles aussi frôlent le grotesque: le père doit interrompre les duos mère-enfant en appelant la mère au rapport sexuel, donc à une autre jouissance que celle de mère. Je me dis qu’il doit l’appeler souvent, s’il veut vraiment interrompre ce duo qui, lui, se déroule toute la journée, et qui remplit le quotidien. Sans vouloir jouer au « psy », je dirais bien que cette toute-puissance de la mère lui revient, à ce « pédiatre en retraite », comme un retour du refoulé: comme s’il avait passé sa vie à combattre la toute-puissance de sa mère à lui, pour finir par craquer, par s’incliner, et même par apporter à la mère le moyen de l’exercer. Moyen grossier et d’ailleurs vieux comme le monde: c’est comme ça je suppose qu’on fabrique des enfants jaloux, très violents, qui en veulent à la mère de dépendre à ce point d’elle pour se nourrir, surtout si elle joue à les faire attendre.

« En l’écoutant, je me demande si tous ces « psys » qui occupent le devant de la scène et nous assourdissent de leurs refrains, toujours les mêmes, – séparation d’avec la mère, place du tiers, place du père… – je me demande s’ils n’ont pas trop arrangé leur partition. Leur ritournelle, qu’ils répètent jusqu’à la nausée, est à côté de la plaque: dans la vie, ce dont souffrent les enfants et les jeunes, c’est rarement de fusionner avec la mère ou de manquer de manque, ou de manquer de père…, c’est plutôt d’avoir devant eux des adultes (dont le père) qui ont du mal à tenir debout, et qui (se) le cachent, ou qui transfèrent leur désarroi et leurs symptômes sur le dos des enfants, ou des « ados », qui ont bon dos.

Bien sûr, un enfant souffre, il a mal à sa mère ou à son père ou à leur couple, ou aux copains, ou à l’école… Et on ne peut pas tout arranger pour que les jeunes n’aient jamais mal quand ils butent sur ces choses. Certes, il y a toujours moyen d’atténuer le mal, mais je doute que ces grosses ficelles y parviennent. D’autant que, pour ce qui est du père, ils sont un peu perdus: il y a le père réel, le père symbolique, le père fonctionnel, le père imaginaire, le père mère-poule, le père idéal… on s’y perd. On veut même y ajouter le « père génétique », ils veulent le « prendre en compte », celui qui a donné du sperme et qui, lui, n’en a rien à faire du môme qui en résulte. Et à ce môme on veut lui coller ce père en plus, pour qu’il puisse le pister, le retrouver, le « questionner » (qu’est-ce que tu as senti quand tu m’as éjaculé?…) C’est poignant, on dirait que ces « psys » voudraient capter le symbolique. Forcément ils échouent, car ils roulent sur un faux cliché: c’est que la mère donne la vie et le père donne la « parole », la « loi »… Ce schéma qui est faux. C’est le couple parental qui transmet de quoi « passer », de quoi aider l’enfant à passer entre les deux. Et ce qui fait mal c’est quand de ce côté ça ne passe pas. C’est là qu’une parole forte et juste peut ouvrir le passage. En général, le père s’exprime l, dans toute sa simplicité: un père c’est celui qui se fait reconnaître comme tel à l’enfant et à la mère, moyennant quoi son rôle ingrat sera de dire des paroles qui permettent à l’enfant d’y prendre appui et plus tard d’aller au-delà (quitte à prendre le père d’un peu haut). Et s’il y a un symptôme trop lourd du côté d’un parent ou de l’autre ou de l’entre-deux, c’est l’enfant qui paie, pourvu qu’il ait les moyens, qu’il ait l’énergie disponible. En tout cas, je doute que la parole forte vienne de ces faiseurs, ou plutôt, si elle vient d’eux elle peut aussi venir de n’importe qui. Et ces recettes n’y aident pas. Il m’interrompit, comme s’il m’avait entendu:

« Je suis pour qu’on les ignore, tant pis si ça fait un manque à gagner à tous ces « psys ». D’ailleurs c’est souvent de simples toubibs mais qui ont avalé assez de « psy » pour s’autoriser, comme ils disent, à l’exercer sur leurs patients.

Sur ce, une amie qui bronzait près de nous se dresse et raconte qu’une fois elle avait mené à ce même pédiatre – le médiatique Aldo Naouri – son petit garçon qui « faisait » de l’eczéma. Elle y alla avec le père (surtout pas l’écarter, celui-là), et au lieu de conseil ou de traitement, le docteur a pris un air grave: « Qui de vous deux lui a choisi ce prénom, Jérémie? » -Ben, ch’é pas, on l’a appelé comme ça, on voulait. -Et les Lamentations deJérémie, ça vous dit quelque chose? -Euh… un peu, vaguement. -Jérémie, chère madame, c’est celui qui se plaint, c’est la plainte! » Ils abrégèrent l’entretien, et plus tard l’eczéma s’en alla comme il était venu.

-Il ne manque pas d’air, ce type, conclut la femme.

-Non, dit mon voisin prolixe, il manque du manque d’air.

P.S. Je viens d’entendre une émission radio sur le père – qui perd de son autorité, et on se demande d’où il la tenait, etc…, et on rappelle que, pour Lacan, le père c’est la religion (c’est-à-dire le christianisme qui est bel et bien la religion du père; le judaïsme étant celle de l’être – Yahvé et l’islam étant celle de frères qui se rassemblent dans la Oumma). Le dialogue roulait sur ce qui spécifie le père: c’est la parole dit le chrétien, imbibé de « psy », c’est que le père incarne une « parole d’appel ». Et la mère alors, elle n’appelle pas? Et qui doit transmettre la transcendance? dit l’un. Et pourquoi de la transcendance riposte l’autre. Bref beaucoup de confusion dont il ne reste pas grand-chose.

Le repère simple que je développe ailleurs c’est que les deux parents transmettent ce brin symbolique que j’appelle l’entre-deux: leur entre-deux comme lieu de passage pour l’enfant. S’il n’a pas pu passer, s’il a dû prendre par exemple le parti de l’un ou l’autre, il est mal parti. L’entre-deux est l’élément symbolique qui se transmet par le lien entre les deux parents. Bien évidemment chacun des deux y a sa part singulière mais l’essentiel c’est l’espace de jeu entre les deux, où chacun donne du corps et de la parole, différemment. La transcendance c’est ce qui fait de cet entre-deux l’élément vivant d’une transmission qui le précède, le traverse et le dépasse, la transmission d’être. Il n’y a pas d’autre transcendance que le rapport à l’être. Mais tout cela nous mènerait trop loin. Arrêtons là pour l’instant.

Daniel Sibony

Daniel Sibony, psychanalyste, écrivain ; auteur d’un livre violence paru au Seuil en 1998. Dernier ouvrage paru: Fous de l’origine. Journal d’Intifada (Seuil). A paraître à la rentrée: Créations. Essai du l’art contemporain.