Athéisme en détresse…

Peut-être vaut-il la peine de poser quelques questions quant aux remous sur les religions et l’athéisme qu’on nous a offert le battage médiatique autour d’un livre qui s’en prend aux monothéismes (de M. Onfray), bizarrement médiocre:

1°/ Car enfin, mis à part la critique faite par Nietzsche ou Freud (« la religion est une névrose »), qu’il reprend ou plutôt plagie, sans se demander un instant sur quoi cette critique a buté et pourquoi elle ne suffit pas, le reste est atterrant d’ignorance et d’illogisme. Par exemple:

S’en prendre à Dieu parce qu’en son nom deux ennemis peuvent s’affronter, n’est-ce pas plutôt la preuve qu’il n’est pas la cause mais qu’il est pris comme instrument? et que la cause est plutôt la bêtise humaine qui a besoin, dans sa rage d’instrumenter le divin? En outre, si des gens, ennemis, ne peuvent pas chacun invoquer Dieu, à quoi servirait-il? N’y a-t-il pas dans ce reproche la nostalgie d’un Dieu qui serait la Vérité absolue devant laquelle tous s’inclineraient? sauf les menteurs, c’est-à-dire les autres? Mais n’est-ce pas ce Dieu-là qu’exaltent ou dont rêvent les fanatismes? En réalité, si deux ennemis invoquent le même Dieu quand ils se battent, cela confirme bien que Dieu et la religion servent plus de repères identitaires que de convictions ou de pensée précise sur lesquelles on se battrait.

Et si l’auteur oppose au Ciel « la terre, l’autre nom de la vie, si la vie s’appelle « terre », ne voit-on pas que pour un bout de terre les hommes s’entretuent? En outre, croit-on vraiment que les religieux ne voient que le ciel? et ne jouissent pas des plaisirs terrestres – chair, sexe, vin, rêves et passions?

Notre auteur désespère de voir que les croyants « préfèrent les fictions apaisantes des enfants aux certitudes cruelles des adultes ». Mais les fictions de la Bible sont-elles vraiment « apaisantes »? S’il les avait lues, il aurait vu qu’elles offrent à satiété « le dévoilement de la cruauté du réel » qu’il réclame, et un peu plus.

Quand à ceux qui aiment le Livre et pour qui il a « compassion » et « colère », ils peuvent à leur tour compatir à sa naïveté puisqu’il leur assure qu' »une introspection bien menée [?] obtient le recul des songes et des délires dont se nourrissent les dieux » et qu' »un bon usage de son entendement (…), de son intelligence (…) permet d’obtenir le recul des fantômes ». Mais vont-ils s’engouffrer dans cette route du bonheur qu’il leur ouvre?

En tout cas, il « ose »: « Postulons plutôt l’inexistence de Dieu »; mais il court après Dieu pour lui dire qu’il n’y croit pas… Et il lance plus: « On attend encore les preuves. Mais qui pourra les donner? » Or si Dieu est non pas une « fiction », comme il le dit, mais une fonction, et qui semble fonctionner fort, n’est-il pas aussi bête de vouloir prouver qu’il existe que de vouloir prouver le contraire? Et s’il est une fiction, on peut voir qu’elle a eu de tels effets de réalité qu’elle dépasse toutes fictions.

Et y a-t-il vraiment plus d’imposteurs chez les religieux que chez les athées? N’est-il pas clair que religieux et athées se détestent souvent parce qu’ils se ressemblent? au moins sur un point: c’est qu’ils détiennent la vérité? En témoigne notre auteur, qui s’octroie l’aspect « solaire, affirmateur, positif, libre, fort [cela sent son Nietzsche scolaire] de l’individu installé au-delà de la pensée magique et des fables… »

En fait de « fable », citons-en une qui prouve, selon lui, que les religions veulent « en finir avec les femmes » (?) car elles ont « la haine des femmes »; c’est l’histoire d’Eve dans la Bible: c’est elle qui détourne « Adam, l’imbécile, [qui] se satisfait d’obéir et de se soumettre. Quand le serpent parle – normal, tous les serpents parlent… – il s’adresse à la femme… » L’auteur ignore donc la métaphore et le symbole. Les scribes de la Bible, eux, ont suggéré que le serpent de la jalousie a parlé dans cette femme, jalouse de Dieu. Et comme ce fait clinique avéré – cette jalousie – se transmet depuis toujours, l’histoire d’Eve et du serpent se transmet aussi, via des gens qui ne sont pas aussi sots que notre auteur les suppose, lui qui ajoute que « Dieu n’aime pas le planning familial », confondant Dieu et le Pape; et que la Bible « empêche tout ce qu’elle ne contient pas », la confondant avec l’Eglise de l’Inquisition. Au fond, si les humains n’avaient aucun sens du symbole, s’ils étaient des êtres purement « naturels », avec les problèmes que poseraient leurs déchaînements narcissiques, notre auteur hédoniste aurait raison.

Mais son livre a un intérêt clinique: il montre, par l’exemple de son auteur, que du naïf au pervers en passant par l’ignorant, cela circule très bien. En revanche, sur le fond, cette tellement faible qu’on se demande si ce n’est pas le Dieu du Livre (ou les Dieux des monothéismes – car ils n’ont pas vraiment le même) qui, agacé par ses fidèles un peu obtus, suscite chez ses ennemis des attaques lamentables, juste pour les voir tomber très bas; pour que ceux qui combattent l’idée de Dieu, témoignent du besoin qu’ils en ont, sous une forme encore plus tyrannique.

Car notre auteur va jusqu’à imputer la blessure intrinsèque de l’humain à… Dieu: « A force de se trouver entre ces deux instances contradictoires [Ciel et Terre], il se crée une béance de l’être, une blessure ontologique impossible à refermer ». Mais faut-il qu’elle se referme? N’est-ce pas avec cette faille entre l’être et ce-qui-est, que les gens vivent, bougent, désirent? Etrange que la faille ontologique intrinsèque à l’humain (quand il ne se prend pas pour Dieu) soit imputée à l’écart entre ciel et terre. Mais bon.

2°/ Une autre question se pose. Pourquoi, alors qu’on vient de commémorer Auschwitz, un auteur sûrement honnête (mais sans plus) et sûrement pas antisémite, reprenne, comme en état second, le refrain antisémite banal: les Juifs nous ont apporté le mal: ils ont « inventé le monothéisme », « perpétré le premier génocide », inventé avec leur Dieu la « guerre totale »; ils se posent en « peuple élu » [reproche très original] et au lieu de « dénoncer » leur Bible comme relevant « des fictions préhistoriques dangereuses au plus haut point car criminelles », ils continuent à concevoir le monde « à partir de ces textes qui invitent à la boucherie généralisée » (sic). L’implication est claire: ils n’ont eu, après tout, que ce qu’ils méritent: un génocide, un vrai. L’auteur n’a pas à endosser l’implication, elle s’impose d’elle-même. Et il martèle: « la Torah invente l’inégalité éthique, ontologique et métaphysique des races »; ajoutant que le « Ne tue pas » duDécalogue signifie pour lui: « toi, juif, tu ne tueras pas de juifs [mais] tu peux tuer les autres, les non-juifs ». Là, on croit entendre du Dieudonné.

Il est vrai que « les Juifs » ont fait des choses impardonnables: ils ont apporté Dieu, ils l’ont élu les premiers (c’est le sens très simple de « peuple élu », pour des gens un peu rationnels), et ils ont écrit un Livre avec un culot énorme: raconter leur histoire sans l’édulcorer. Notamment, ils répercutent le cri de guerre de tous les temps: en finir avec l’ennemi et que Dieu nous aide! Et aujourd’hui on le lit avec nos yeux d’humanistes larmoyants: Ils ont dit ça? Les cruels! En finir avec l’ennemi! Mais ils n’ont pas de cœur! En fait, aucune des deux parties n’a été effacée: la preuve, il y eut tout le temps des guerres là-bas, en « terre promise », comme aujourd’hui. Soit dit en passant, « les Palestiniens » ne figurent pas dans la Bible parmi les peuples à effacer, contrairement à ce que dit Onfray – comme pour mieux actualiser la vindicte antijuive millénaire.

Il est vrai que l’optique hédoniste, plus ou moins narcissique, en voudra toujours aux Juifs d’avoir apporté cette chose bizarre, « Dieu ». Mais le plus drôle, c’est que les parleurs anti-Dieu laissent clairement entendre que si Dieu était comme ceci ou n’avait pas dit cela, alors ils y croiraient. Bref, si Dieu était plus est à leur image, ils seraient prêts à l’adorer (car ils sont adorables). Une variante de la même idée se retrouve chez ceux qui ont cessé de « croire »: si Dieu a « permis » telle horreur, s’il n’est pas là où on ils l’attendaient, alors ils le débranchent, et il est réduit à rien. Narcisses touchants, froissés par l’inconduite de Dieu.

Pourtant, l’idée monothéiste est d’une terrible simplicité: l’être est Un, il est parlant, ou plutôt « c‘est parlant », à ceux qui savent entendre, ça a parlé dans une parole qui s’est transmise et qui questionne, pour chacun, son rapport à l’être. L’histoire de cette transmission multiple révèle une violence déjà là: par exemple, qu’on n’ait pas pu separtager cette idée, mais qu’on l’ait alignée, hiérarchisée, les suivants ne voulant qu’arracher Dieu aux précédents, – voilà qui répète une tare humaine essentielle: l’impuissance à se partager l’être, le vide, le possible, sans imputer à l’autre nos impuissances.

Et curieusement, cette idée n’a pu se transmettre sans que ses ennemis lui imputent les malheurs du monde, alors qu’ils prennent eux-mêmes leur juste part dans l’arrivage de ces malheurs.

Deux autres questions:

3°/ Pourquoi n’y a-t-il pas de débat où l’on mette devant cet auteur des gens qui connaissent les trois religions, et ont écrit là-dessus des choses précises, documentées? Comme si le « vrai débat » était toujours pour plus tard, et qu’il était plus excitant de touiller la confusion jusqu’au vertige?

4°/ La question du succès de ce livre, qui galope dans les ventes est en revanche plus simple: il y a une curiosité et une générosité instinctives du public, qui cherche à voir: il applaudit même des auteurs qui osent dire toutes les bêtises que lui ne peut pas se permettre de dire, pas plus que les auteurs exigeants. (Rappelons-nous qu’un livre qui a nié la chute des deux Tours de New-York fut vendu à trois cent mille exemplaires.) Il y a comme une reconnaissance naïve du public envers ceux qui osent nier la réalité, même à la légère, pour « rien », parce que lui le public ne peut pas la nier, il lui en coûterait trop cher, il se ferait taper sur les doigts.