L’enjeu irako-palestinien

J’ai été de ceux qui ont prévu et « approuvé » la guerre d’Irak, ou plutôt – car on ne m’a pas demandé mon avis et je ne suis pas en posture d’approuver ou de rejeter -, de ceux qui ont trouvé que ce serait une bonne chose pour secouer un blocage typique: elle renverserait Saddam Hussein, ce qu’aucune autre force n’aurait pu faire (ni le peuple irakien écrasé par la dictature, ni les Etats de la Ligue arabe, ni l’Europe, ni l’ONU…), et surtout elle s’inscrirait dans un mouvement plus large, que personne ne contrôle, mais qui tendrait à intégrer le monde arabo-musulman au jeu planétaire.

J’ai été jusqu’à dire qu’à mon sens, le peuple irakien attendait cette intervention comme un cancéreux attend un bombardement aux rayons sachant que c’est la seule issue pour le guérir. Je l’ai écrit et précisé dans mon livre sur la psychanalyse du Proche-Orient (en analysant les retombés en Orient et dans le monde).

La guerre ayant eu lieu, les bavures et les pertes de civils qu’elle entraîna nous furent ici présentées comme l’aspect principal. Mais vus d’un peu plus loin, ou d’ailleurs, ces aspects sans doute très durs à supporter ne pouvaient pas compromettre le projet majeur (libérer ces peuples de leur carcan et leur permettre une expression démocratique fut-elle très mince), ces aspects rendaient simplement l’objectif plus pénible à atteindre. En outre, ils étaient inévitables: les partisans de Saddam (sunnites) et les milices islamistes adoptaient une tactique terroriste qui rend l’adversaire forcément coupable chaque fois qu’il réagit, elles font en sorte que chacune de ses réactions est injuste, puisque les coupables d’un attentat-suicide meurent en le réalisant et que ceux qui l’organisent se cachent parmi la foule. Le « chaos » n’était donc pas le produit direct de l’intervention mais un des effets de la tactique adverse qui refusait le jeu politique.

Ensuite, à l’approche des élections américaines, j’ai pensé et j’ai dit que Bush gagnerait, non pas que lui ou ses électeurs se soient donnés ce projet précis (intégrer le monde islamique au jeu planétaire, c’est-à-dire le moderniser) mais tout se passe comme si l’histoire lui avait imposé ce rôle, elle qui ne fait pas la fine bouche et distribue les rôles pour les tournages à venir sans s’embarrasser des bêtises que chacun peut dire (« axe du mal », « croisade », etc.) Tout se passe comme si, à la faveur du 11 septembre, Bush avait entrepris de débiter en morceau ce bloc énorme et injouable de la Oumma, beaucoup trop gros et trop pris dans le fantasme unitaire pour entrer dans le jeu. Il a d’abord « cassé » l’Afghanistan comme structure totalitaire, celle des Talibans, puis l’Irak de Saddam Hussein, sachant qu’en fait il s’approche à grands pas des deux grands foyers intégristes, le sunnite avec l’Arabie, le chiite avec l’Iran; sans parler du comparse syrien, qui n’est quand même pas négligeable côté structure totalitaire. Bien sûr, l’histoire n’a pas projeté de leur apporter la « démocratie », même si Bush et les siens le croient; elle a seulement donné des signes qu’elle ne peut pas continuer « comme ça », avec un milliard trois cents millions de gens, dont le bloc n’a aucune chance de s’intégrer tout seul au jeu planétaire, de style plutôt « occidental ». Il y a certes un autre « milliard trois cents millions », celui des Chinois, mais lui s’intègre tout doucement, avec succès, sans trop de violence; bientôt ils habilleront toute la planète ou presque, et leur « idéologie » officielle relève plus du cellophane que du carcan. En revanche, le bloc numériquement équivalent de la Oumma, est pris dans un carcan qui ne va pas se briser en douceur. La crise qu’impose à l’Islam la réalité moderne produit beaucoup d’intégristes, nostalgiques de la plénitude et de la souveraineté perdues; intégristes dont l’avant-garde violente, souvent terroriste, a pris pour cible majeure l’Amérique, comme cela s’est vu le 11 septembre.

Ce n’est pas par bonté d’âme que l’Amérique répond à cette exigence de l’histoire; mais parce que les soubresauts du monde islamique lui ont explosé à la face. Et sa riposte qui, au-delà de ce qu’elle énonce dans ses discours, contribue à remanier ce bloc énorme, et peut l’aider à s’intégrer au jeu planétaire. Il y a donc une rencontre, une collusion entre le besoin vital qu’a l’Amérique de riposter et le besoin qu’exprime l’histoire de reformater la Oumma pour la rendre plus jouable. C’est d’ailleurs sur ce point que lors des élections, l’adversaire de Bush a eu un discours très mou, qui a entraîné sa défaite. Il était plus proche de la vieille Europe, pour qui le terrorisme ça se combat par des mesures de police, avec une bonne coordination; pour qui, l’important est le statu quo du monde dans le monde islamique.

J’avais dit que Bush gagnerait non pas parce que l’Amérique « profonde », « rétrograde » a peur, mais parce que, quelle que soit ses limites comme individu, c’était lui le mieux placé pour faire bouger ce qui doit bouger.

Mon texte sur ce thème n’a pu paraître dans la presse française qui dans l’ensemble annonçait la défaite de Bush car « cette défaite [était] nécessaire, vitale ». Or non seulement Bush est passé, mais le pari de la guerre d’Irak à savoir: briser les structures dures de type Saddam Hussein et redonner la parole au peuple dans des élections aussi libres que possibles, ce pari a quelques chances d’être gagné, relativement. Car on sait qu’il n’y aura pas de « vraie » démocratie (et où y en a-t-il?), mais ce n’est pas rien que 65% des Irakiens se soient réjouis de pouvoir voter pour la première fois de leur vie.

Tout cela permet d’interpréter autrement la violence qui a sévi et qui continue en Irak sous forme d’attentats-suicides. Ici on l’a interprétée comme le « chaos », ou comme l’opposition naturelle à l’occupant. Or c’est plutôt, essentiellement, l’opposition des groupes sunnites qui avaient le pouvoir à l’esquisse d’une démocratie. Cette violence a donc le caractère d’une mortification, chez des gens qui avaient un pouvoir ou une certaine manière d’être, totalitaire, et qui après sa perte se frappent de douleur, se mortifient, à l’idée que tout cela va changer. Et la manière la plus simple de se frapper, dans cette mouvance, c’est de frapper ses proches, c’est-à-dire d’envoyer des hommes endoctrinés et drogués qui s’explosent en tuant n’importe qui. Cette mortification n’a aucun objectif stratégique ou politique, car nul attentat-suicide ne peut vaincre l’adversaire. Il peut tout juste lui nuire, mais en l’occurrence, il s’agit surtout d’étaler une douleur, une détresse, un désespoir, de ce qu’un ordre totalitaire et fondamentaliste (de type religieux ou national) soit en train de s’écrouler sous les coups des forces « alliées ».

On comprend que cela gêne ici, en France, ceux qui ont pris le parti de la « Cause arabe » quelles qu’en soient les conséquences. Or le monde arabe étouffe sous sa Cause et rêve de s’en libérer. C’est donc une posture perverse que de vouloir l’y maintenir par « respect » pour lui, surtout quand l’histoire, par le biais des forces alliées, fait en sorte, aveuglément, confusément, que soient possibles d’autres ouvertures.

Ces ouvertures, créées par l’Amérique, peuvent aussi indisposer ceux qui n’aiment pas ce pays; en raison de rancoeurs variées, justifiées ou non. Pour eux aussi l’épisode irakien est une épreuve. mais d’une manière générale, lorsqu’on se sent mortifié par les actes de vie que provoque notre « ennemi » (ou quelqu’un qu’on n’aime pas sans que lui-même nous remarque ou nous en veuille), c’est peut-être signe qu’on doit décrocher, et porter sa vindicte ailleurs. C’est peut-être signe que l’on doit accepter le jeu de la vie et de l’histoire, jeu qui se fomente et se combine avec des gens de toutes sortes, bons et mauvais, et pas seulement avec des gens « très bien », c’est-à-dire qui pensent comme nous.

Du reste, il se peut qu’au Proche-Orient aussi, la violence mortifère, celle des martyrs-tueurs et des ripostes injustes qu’ils provoquent, cette violence est aussi en train de marquer un temps d’arrêt: ceux des Palestiniens qui veulent vivre vont peut-être pouvoir arrêter ceux qui ne veulent que vaincre et mourir. C’est ce que j’analyse dans mon « Journal d’intifada » qui vient de paraître ces jours-ci.