Etre coupable pour dominer

Je voudrais éclairer un certain usage pervers de la culpabilité et sa diffusion aujourd’hui dans l’espace culturel européen.

Tout d’abord, quelques remarques psychologiques. La culpabilité est sans doute l’attitude la plus répandue: personne n’y échappe; même si on ne l’étale pas, même si on ne l’avoue pas, on est toujours en défaut ou en faute, ne serait-ce que par rapport à l’image idéale qu’on a de soi; ou par rapport à des normes morales – qui font partie de cette image. Et toutes ces culpabilités, on peut très facilement les rassembler, les entasser: ça fait un grand tas de fautes où chacun reconnaît la sienne; et si un porte-parole monte sur ce grand tas, il est sûr d’être entendu s’il lance un auto-reproche collectif, du genre : et nous, avec notre chauvinisme, notre égoïsme, notre enfermement, notre rejet de l’autre… Celui qui se lèverait pour objecter se ferait jeter; s’il interrompt cette litanie en protestant: mais non! on n’est pas si égoïste! on aime être avec les autres quand c’est possible! On le rabroue, il perturbe une importante célébration.

C’est que le sentiment de culpabilité, autant il est pénible dans l’intimité, quand on est livré à sa « mauvaise » conscience, autant il est chaleureux voire exaltant quand on le vit collectivement. Car alors il devient signe d’une grande hauteur morale, il est la preuve qu’on peut reconnaître ses fautes, et devant les autres, qui en font autant.

Et la fierté qu’on a d’entrer dans ce discours l’emporte sur le regret qu’il prétend donner. Ce discours collectif de la culpabilité, gratifie ceux qui le tiennent, il panse la plaie qu’il évoque. Donc, ça tourne en rond. Et quand on a des montages de ce type, qui s’auto-entretiennent, et qui fondent leur propre valeur, on n’est pas loin des montages pervers; lesquels, par exemple, inversent la douleur en plaisir. Ici, l’aspect douloureux du reproche devient la complaisance de se reconnaître coupable de ce qui arrive… aux autres. La souffrance d’être coupable s’inverse collectivement, dans le plaisir de le déclarer.

Pour préciser ce renversement, prenons un exemple: une situation d’échec survient dans un petit groupe, dans une famille ou une école; un accident, un « malheur ». Il arrive alors qu’une personne, qui a joué un rôle mineur, s’avance et s’attribue la faute, la responsabilité. Les preuves qu’elle donne ne sont pas convaincantes, car tout le monde était impliqué, mais on sent que lorsqu’elle dit: « tout ça c’est de ma faute, j’aurais dû… », c’est une façon de s’approprier le problème, de prendre du pouvoir sur les autres: leur ratage compte peu au regard de sa faute à elle; leur part est mince au regard de la sienne. Parfois, certains perçoivent cette prise de part abusive, et lui répondent qu’elle n’a pas assez compté dans cette histoire pour en être, à ce point, responsable.

Allons plus loin: en se posant comme coupable du malheur de certains, quand ce n’est pas si évident, on prend de l’ascendant sur eux. Et si on a eu le pouvoir de les faire souffrir, on a celui de les soulager, de les rendre heureux. On oublie que c’est par un subtil coup de force qu’on s’attribue leur souffrance; et en se l’attribuant, on pose que le ressort de leur malheur, donc aussi de leur bonheur, est dans nos mains.

Parfois, c’est seulement la compassion: leur souffrance nous fait souffrir. Quoi de plus humain? (C’est même une façon ordinaire d’éloigner de nous cette souffrance: on fait comme si elle nous atteignait réellement, on donne des signes de contrition.) Mais voilà qu’on pousse plus loin le zèle: si on ne fait pas cesser leur souffrance, c’est la preuve qu’on l’accepte, qu’on en provoque le maintien. Et si on la maintient, c’est qu’on en contrôle la cause. Là se glisse ce curieux présupposé: forts et capables comme on est, on doit pouvoir arrêter la souffrance de ces gens, clairement pas forts et incapables. Par ce léger glissement, l’attitude de contrition couvre à peine un sentiment de supériorité; en se posant comme responsables de leur malheur on est prêts à répondre d’eux, on les suppose « irresponsables ».

Ces remarques s’appliquent à bien des situations. Appliquons-les à un certain discours sur le monde arabo-musulman et les problèmes qu’il a à s’intégrer au jeu planétaire ou aux sociétés européennes dans lesquelles il a immigré. Le discours – très « européen », religieux ou laïc – est d’emblée celui de la culpabilité: on n’a pas su « les » intégrer, « leur » ouvrir la voie de l’ascension sociale; on s’est laissé tromper par les clichés sur le choc des cultures, on est influencés par un pouvoir américain de va-t-en-guerre, on n’a pas pris à bras le corps et globalement le problème de l’intégration, on « les » a parqués dans des banlieues, on n’a pas inclus le logement immigré dans le tissu urbain, on ne leur donne pas des moyens…

Ce discours est celui des porte-paroles, qui se hissent sur le tas de fautes pour clamer la grande faute envers l’autre. Parfois, il engendre une rage violente chez ceux qui n’ont pas la parole, et qui même s’ils parlaient se feraient jeter car leur rage n’est pas « gérable », consensuelle. Elle n’a pas la hauteur morale qu’acquiert d’emblée le discours de la culpabilité. Que ruminent-ils dans leur colère? « C’est qu’on ne les a pas parqués, ils sont venus de leurs pays pour améliorer leur sort, et ils sont restés parce que leur sort ici était meilleur que chez eux. Et les autres immigrés – polonais, italiens, portugais ou juifs -, qui ont débarqué ici, on ne les a pas « aidés », ils ne l’ont même pas demandé, ils étaient déjà heureux d’être là, ils se sont battus et intégrés. Et si de grands patrons ont recruté de la main-d’œuvre dans le Tiers-monde pour l’exploiter ici, c’est à eux d’être responsables et d’honorer leurs engagements… ». Le propos n’est pas génial, mais ceux qui le tiennent supportent mal de voir des problèmes réels, non-dits, enrobés dans le discours de la faute. Lequel semble relancer le « racisme » qu’il dénonce; et reconduire, sous d’autres formes, le mépris colonial envers le monde arabe ou le vieux mépris de l’Europe chrétienne envers l’islam. Il les reconduit par la même logique qui fait de la culpabilité une prise de pouvoir, une reprise en main de ceux à qui on a donné le titre formel de l’émancipation, ou de la nationalité.

Il se peut aussi que la souffrance du monde arabo-musulman, où qu’il soit, y compris en Europe, lui seul puisse l’atténuer, la transformer, en affrontant les causes de cette souffrance qui dépendent de lui, et qui sont bien plus importantes que celles qui dépendent des autres.

Sur ces thèmes, on peut prendre de grands exemples, mais en voici un plutôt simple et actuel. Il s’agit de la chaîne télé Al Manar, la chaîne du Hezbollah dont on sait les appels de haine qu’elle diffuse. Après maintes tergiversations, l’autorité française déclare vouloir l’interdire en France. Mais voilà, elle est diffusée par trois satellites dont l’un diffuse en même temps, dans le même bloc, dix autres chaînes arabes. De sorte qu’interdire les émissions du Hezbollah empêcherait les autres émissions, ce qui est injuste et représente un gros manque à gagner. Que faire? Il apparaît clairement que c’est au bloc des chaînes arabes de prouver leur modération et leur rejet de la haine en écartant elles-mêmes la chaîne intégriste. Elles prouveraient ainsi, dans les actes et pas seulement en paroles, que la fameuse différence entre islam modéré et islam violent n’est pas une fiction. Cela illustre en tout cas que même si nous prétendons vouloir résoudre « leurs » problèmes, il y a un moment où c’est à eux de les affronter et d’y faire acte. Si elles ne le font pas, si par exemple leur public musulman ne fait pas pression sur elles pour l’obtenir, la suspicion dont souffrent bien des Français – d’origine – maghrébine risque de perdurer, avec les dégâts que l’on sait. La suspicion de sympathie envers l’islam radical et violent. Or, beaucoup n’osent pas s’en démarquer par peur de paraître trahir leurs racines; d’autres s’en démarquent en paroles mais pas en acte. Le problème est là, et nul ne peut le résoudre à la place des intéressés, même en posant que ces dégâts (de la suspicion), « c’est de notre faute ».

En se voilant la face sur ces questions, un certain establishment français a fait du double discours un mode d’être. Il s’impose une forte dose d’hypocrisie, qui représente de sa part un sacrifice bien inutile. (Pensons aux otages français: et si ceux qui les retiennent avaient eu soudain l’intuition que cette France officielle toujours prête à servir la « Cause arabe » cachait derrière cet empressement un profond mépris?). Sacrifice inutile, donc, pour complaire à l' »autre », se dire coupable de sa souffrance. Ou pire: s’efforcer de lui résoudre les problèmes par des voies sans issue pour ne pas aborder ceux qui se posent de façon brûlante et praticable.

Si ce problème de fond n’est pas posé (à savoir la démarcation en acte face à l’islam radical), la culpabilité affichée et même la discrimination positive ne donneront pas plus que l’octroi de la nationalité – grâce à laquelle beaucoup sont « intégrés », légitimés, mais non acceptés, par suspicion.

Le hic, c’est qu’en s’affichant coupable, en s’attribuant la faute, on cherche en fait de vieux boucs émissaires à qui la faire porter. De préférence des boucs émissaires qui ont du métier, qui sont habitués à l’être, et dont on peut espérer qu’ils se prêtent au jeu.