Sur l' »empoisonnement » d’Arafat

Emouvante, la rumeur sur la mort d’Arafat: Israël l’a empoisonné. Comme toute rumeur, elle a sa part de vérité, bien sûr: Israël lui a empoisonné la vie. L’intéressant est que cette rumeur, qui passe en boucle sur la chaîne Al Arabiya, selon un sondage de cette chaîne, est partagée par 80% de ses téléspectateurs, assez représentatifs du monde arabe et surtout palestinien. On peut certes la prendre de haut, ou la trouver délirante, mais elle mérite d’être entendue, interprétée. Même si aujourd’hui on ne sait plus trop ce qu’est une mort « naturelle », il est clair que celle d’Arafat ne l’a pas vraiment été, y compris dans sa mise en scène (où les téléspectateurs d’un peu partout ont été si admirablement complices)

En tout cas, un homme, même d’un certain âge, peut toujours voir exploser ses symptômes dormants, suite à un trauma; et dans le cas d’Arafat, ce serait suite à un constat traumatique: constat d’échec, ponctué notamment par ce triomphe de Bush- que le  » monde entier « donnait perdant (et nos médias qui reflètent l’état du « monde », nous l’avaient bien expliqué). Voilà que s’impose, celui qui a dit qu’il faut certes un Etat palestinien mais pas sur les frontières de 67, frontières pourtant « sacrées » dans le monde arabe, vu ce qu’elles symbolisent: l’effacement d’une victoire d’Israël, si humiliante. Or constater qu’après 50 ans de lutte, on n’a toujours rien obtenu, sauf la sympathie impuissante d’un certain nombre d' »opinions », ça peut vous « exploser » un corps ou vous figer un cerveau, en passant par ses points de fragilité. Tel que chacun peut en avoir.

Mais revenons au poison, c’est plus concret, plus précis, d’autant qu’en arabe cela se dit d’un mot (smm) qui dans certains dialectes dit aussi la colère, la fureur, voire la jalousie. Or Arafat a vécu toute sa vie dans la colère – contre ces drôles de Juifs, venus d’Europe pour bâtir un Etat juif sur la fameuse terre biblique alors que la plupart n’avaient même pas ouvert la Bible, et que d’après beaucoup de « monde », surtout dans la « vieille Europe », ils ont plutôt l’air de « colons ». Il se peut que la crise finale de cet homme fût une sorte d’emballement toxique, exprimant un fait bizarre, « empoisonnant »: qui perturbe le cours « naturel » des choses.

Le cours « naturel », c’est que les Palestiniens sont sur une terre qu’ils revendiquent comme la leur selon un droit « naturel », qui leur est évident: ils y sont nés, c’est une terre arabe, islamique, rattachée au monde arabe qui l’a conquise lors de sa belle expansion au VIIIème siècle de notre ère. Qu’est-ce qui fait qu’une donnée aussi « naturelle » soit perturbée, voire étouffée? Pourquoi est-ce qu’elle n’aboutit pas malgré tant de dévouement, dont celui d’Arafat, tant de sacrifices humains qu’il a lui-même si souvent organisés? La cause est un autre fait, plus symbolique, pas vraiment naturel, pas du tout même, c’est que dans cette terre et loin d’elle – en Europe et dans le monde arabo-musulman – un petit peuple parlait d’elle, et se transmettait de génération en génération. quoi? une simple parole portant sur elle, parole religieuse ou non, nostalgique ou non, mais parole de désir implacable qui a fini par hanter cette terre, par la rendre un peu « folle »; cette parole l’a « possédée », l’a rendue un peu malade – pour ceux qui la revendiquent « naturellement ». ***Bref, la transmission de cette parole a « empoisonné » cette terre pour ceux qui s’y réfèrent du seul point de vue « naturel ». Le dirigeant islamique de l’Iran appelle ça un cancer, et prépare une bombe (qui n’est pas une bombe de cobalt) pour traiter ce cancer. Pour lui, les Juifs, comme Etat, sont un cancer dans cette région; pour d’autres, c’est un poison. En ce sens, « les Juifs ont empoisonné Arafat », qui est la formule même de la rumeur, est un énoncé qui fait sens pour cette rumeur: ils l’ont « empoisonné » toute sa vie.

Cet empoisonnement symbolique d’un fait naturel, d’une revendication naturelle, cet effet « empoisonnant » s’observe aussi autrement: tant de plans de paix rationnels, raisonnables, naturels, se sont succédés, et sont venus l’un après l’autre buter sur une cause invisible, mystérieuse, que Yasser Arafat a eu le mérite d’exprimer, à New-York, en 2000, lors des négociations sous l’égide de Clinton, en ramenant la double question: les réfugiés et Jérusalem. Bref, en contestant par un argument « naturel » une possession « symbolique » – certes incroyable, insupportable pour les esprits qui s’en tiennent à la seule raison et aux seuls schémas politiques. Eh oui, les effets symboliques de l’inconscient perturbent l’un après l’autre ces schémas et en un sens, « empoisonnent » l’atmosphère.

C’est de ça qu’il est mort, Arafat. Des plaisantins ont dit qu’il est mort d’un cancer du colon, du colon israélien, mais c’est bien sûr israélien ou Israël qu’il faut retenir comme symbole d’un problème « empoisonnant » pour les esprits sains et « naturel », problème que j’ai récemment étudié, et qui se révèle passionnant.