Meilleure connaissance de l’islam

    Certains commencent à reconnaître qu'il y a dans le Coran des appels à la violence contre les autres, contre les non-musulmans. Que ces appels forment une strate assez dense et prégnante du Texte. Que ceux qui dénient cette partie violente ou qui l'ignorent n'ont rien compris au Coran et à leur religion, mais ont simplement décidé, quand ils vivent en Occident, de ne pas s'y référer. Pour eux, le plus urgent c’est d’être en paix avec les autres, d’installer l'idée que l’islam c’est la paix.
    Houellebecq y voit malice : dans son roman Soumission, il suggère que l'islam modéré se posera comme seul capable de contrôler ces extrémistes; il a donc besoin que ceci se manifeste pour pouvoir en triompher, tout en leur laissant la bride sur le cou pour ce qui est de rappeler aux Juifs cette évidence : là où règne l'islam, la place des Juifs est comprise. Celle des femmes reste honorable mais secondaire, ce qui résout les problèmes de chômage (elles seront plutôt au foyer); pendant que les problèmes d'investissement seront massivement résolus par les milliards des pétromonarchies. Cela semble farfelu et vraisemblable, surtout si l'on cède sur la critique des strates guerrières et conquérantes de l'islam.
    Un des arguments qu'on invente pour « expliquer » les djihadistes, (outre la folie ou la misère – facteurs que l'évidence contredit , mais on y tient, surtout à la misère, c’est clair et c’est culpabilisant), un argument que l'on croit très éclairant, c’est qu’ils ne savent pas lire ; il lisent mal le Texte, ils en ont une lecture figée.  L'ennui, c’est que personne pour l'instant ne leur donne la bonne lecture des malédictions insistantes envers les juifs et les chrétiens, et des appels à les combattre. En attendant de leur apprendre à lire, à lire comme nous voulons qu’ils lisent, j'ai montré que le Texte est un être vivant, et que les appels qu'il lance contre les autres, appels qui se transmettent à l'identique depuis des siècles, trouvent forcément des gens zélés et sincères qui les endossent, et qui les mettent en acte. Ces mises en acte sont faites pour honorer la partie par laquelle le Coran se défend des judéo-chrétiens en les dénonçant, comme pour mieux s'approprier leur message, pour mieux montrer que ce n'est pas leur message puisqu'ils refusent de s'y soumettre. Ces actions sont aussi une claque pour les modérés qui, face à l'Occident, maintiennent un déni pure et simple sur l'existence de cette violence. Les extrémistes (c'est-à-dire ceux qui défendent les extrémités, les bordures de l'islam, ses frontières idéologiques avec les autres, frontières qui sont forcément extrêmes), les intégristes violents, sont comme tels un appel aux modérés pour qu'ils prennent leurs responsabilités, pour qu'ils cessent de croire qu'en s'affichant pacifiques, ils rendent l'islam pacifique. Bien sûr, ce serait sympathique de guérir les djihadistes, lecteurs extrêmes, en leur montrant l'énorme richesse de la littérature, en tant qu'elle « lit » et réécrit à sa façon la texture de nos vies, en leur montrant aussi d'autres livres, comme la Bible, nettement plus nuancée, capables de s'en prendre à leurs propres fidèles, etc. Peut toujours leur apprendre la lecture complexe, mais le Texte suscitera toujours des lectures directes, tant qu'on n'a pas affronté cette simple question : les appels violents que lance le Texte envers les autres, comment faire pour les déclarer obsolètes, ayant fait leur temps, sans que les musulmans qui les absorbent (modérés ou radicaux) aient l'impression de les trahir ?

    Les versets pacifiques du Coran, qui ne s'en prennent pas aux juifs et aux chrétiens, sont puisés dans les textes judéo-chrétiens. (La plupart des phrases qui parlent de la bonté de Dieu, de sa miséricorde, de sa toute puissance etc., viennent des Psaumes.) Mais la partie violente du Coran, c'est sa frontière idéologique avec les autres, avec les juifs et les chrétiens Il est normal que cette frontière soit agressive : empêcher les autres de pointer les emprunts ou le plagiat, les empêcher de s'expliquer sur leur texte : telle a été la politique des États musulmans envers leurs minorités juive et chrétienne qu'ils ont confinées dans un statut inférieur et dans un silence total concernant l'islam. Il fallait aussi obtenir que les "vrais croyants", les musulmans, n'aient pas la moindre tentation de se convertir au mode de vie de ces autres. Or c'est ce risque qui, aujourd'hui en Europe, est victorieusement empêché ; l'affirmation identitaire musulmane est au contraire très forte, face aux autres identités plus discrètes, retirées, malléables, indéfinies, incertaines… Elle offre une solide appartenance, dont la frange avancée est le djihad. Mais c'est sur les deux plans que l'islam recrute : sur le plan pacifique, par l'adhésion à une identité parfaitement définie et chaleureuse ; et sur le plan plus agressif par la tentation du djihad.
    Cette situation, les Européens standard n'ont pas moyen de la comprendre, avec leur pensée rationnelle. S'ils vont dans des pays arabes ou islamiques, ils sont généralement bien reçus, hospitalité oblige, sur le mode personnel ou touristique. Ils n'entrent pas dans la texture, et n'ont aucun moyen de parvenir jusqu'au texte qui parle d'eux. Et quand ils observent des musulmans en Europe, ils voient plutôt des gens qui triment, qui essaient de s'en tirer, qui travaillent, qui sont humbles, qui essaient de donner d'eux une bonne image et qui souvent y arrivent. Ils ignorent que le réacteur textuel sur lequel  beaucoup sont branchés, charrie des appels à la haine pour les autres.
    On confond deux tolérances : l'une envers l’étranger qu'on peut aider, respecter (la Bible va jusqu’à dire qu’il faut l’aimer, pour se rappeler l’étranger qu’on a en soi ; l’autre envers des textes menaçants qui se transmettent et  induisent des lectures agressives.

    Jusqu'à présent, la propagande pour  éluder ces aspects consiste à dire : « Mais dans la Bible aussi il y a beaucoup de violence. » J'ai déjà dit que la Bible des Juifs est très violente contre les Juifs, pour à la fois les dresser et les maintenir, comme peuple porteur non pas tant d'un message que d'un certain rapport à l'être. La violence guerrière qu'elle soutient concerne la conquête par ce peuple de sa petite terre promise, grande comme un département français ; il fallait bien un pays, un lieu d'être à ce peuple d'esclaves à peine libérés. En outre, cette violence a eu lieu il y a plus de 3000 ans. Depuis, toutes les guerres menées par les royaumes hébreux (Israël et Judah) étaient des guerres défensives, des alliances pathétiques pour sauver leur souveraineté, en vain.
    En revanche, aujourd'hui, Israël mène des guerres défensives, et ce n'est pas de sa faute si ses adversaires s'effondrent et lui laissent sur les bras des territoires dont il a rendu une partie, Gaza (devenu un bastion furieux plein de haines et de roquettes) et la Cisjordanie dont il aurait bien rendu la plus grande partie s'il était sûr que ça ne sera pas un autre Gaza, encore plus dangereux, sachant qu'au Nord, le Hezbollah pro-iranien et surarmé s'impatiente d'attaquer. On ne peut pas dire qu'Israel, les Hébreux ou les Juifs veuillent faire leur guerre sainte et ramener le plus de monde dans le giron de leur croyance. Ce n'est pas le genre.

    La vérité d'un sujet, qu'il soit individuel ou collectif apparaît dans son exposition à l'autre ; elle excède sa position et la met à l’épreuve. Le monde arabe qui a reçu les intrus européens, les colonialistes, ne s'est pas vraiment exposé à eux, il les a vu comme des intrus, il était en retrait de leur présence, dont il a à la fois profité et souffert. C'est maintenant, en allant en Europe, qu'il s'expose au regard des autres. Même les musulmans restés chez eux, dans leur pays, sont exposés au regard occidental qui se questionne sur leur histoire, leur culture, leur religion. Mais ce regard, brouillé par les larmes de la culpabilité, ne voit pas grand-chose.