Pulsion de trace

    On sait que les nazis ont fait de gros efforts pour effacer les traces des camps de la mort, notamment des chambres à gaz. Ils y ont en partie réussi, puisque des camps d'extermination massive ont été rasés, qu'il n'en reste rien. Cette obsession de la trace à effacer semble indiquer que vers la fin ils comprenaient que c'était un crime dont il y aurait à rendre compte. Mais fallait-il l'approche de la défaite pour avoir cette idée là ? Ils devaient savoir, dès le début, que c'était là un crime énorme mais, pour eux, nécessaire.

    Toujours est-il qu'à force de penser à effacer, ils ont oublié qu'eux-mêmes avaient produit des traces et continué d'en produire. De petits films, réalisés par eux, les montrent en train de tyranniser des corps décharnés, des fantômes vivants dans les ghettos de Pologne. Avec leurs propres traces, on a de quoi reconstituer leur crime. Mais il y a plus : on a retrouvé un enregistrement d'Eichmann après la guerre, en Argentine, dans une réunion de nazis où il proclamait qu'il avait fait gazer 6 millions  de juifs, mais qu'il aurait voulu en tuer 10 millions, que lui et ses amis avaient donc failli à leur tâche, et il conclut : "les générations futures nous maudiront pour cela" (sic)[1]. Donc même après le grand massacre et les efforts pour en effacer les traces, les nazis produisaient d'autres traces confirmant leur action. Au fond, l'être humain a besoin de laisser une trace de ce qu'il a fait. Même un criminel ordinaire, si l'on peut dire, trouve toujours moyen de laisser une trace, ne serait-ce qu’un aveu confus à un ami retrouvé. Il y a une pulsion de trace chez l'être humain, comme un prolongement de son corps et de sa mémoire. Et cette trace qu'il tient à laisser, même si elle travaille contre lui, c'est la signature de son acte, sa présentation au monde. En l'occurrence, cette trace laissée par Eichmann prouve qu'Hannah Arendt, qui l'a observé quelques jours à Jérusalem lors de son procès et qui est repartie à New-York avec de quoi faire son bouquin, a été bernée par lui, par son attitude au procès, exhibant un modeste exécutant, un peu perdu dans ses comptes et ses repères. C'est là-dessus qu'elle a bâti sa "théorie" de la « banalité du mal ». Théorie d'autant plus fausse qu'elle comporte une idée juste : le mal n'est pas toujours extraordinaire, il participe des textures de nos vies. Mais l'acte d'orchestrer des déportations géantes et un énorme génocide, en décidant que les victimes n'étaient pas vraiment humaines, que c'étaient des monstres dont il fallait débarrasser l'humanité, une telle décision n'est pas banale, pas plus que sa mise en acte. Prendre part à cette mise en acte n'est pas banal du tout. Même le dernier exécutant, qui fermait la porte des wagons bondés sur des femmes et des enfants hurlant de détresse, même lui pouvait banaliser son geste puisqu'il était quotidien, mais quelque chose par devers lui savait que ce geste n'était pas vraiment banal.

    La même Hannah Arendt m'a paru faire preuve de prétention et de fatuité en intitulant un livre L'antisémitisme alors qu'elle y parle de l'affaire Dreyfus et d'autres moments antisémites du 19e siècle, comme si la haine antijuive datait du mot « antisémite » qui est né au 19e en effet. Bref, elle a mesuré le nazisme et la haine antijuive à l'aune de sa compréhension, pourquoi pas ? C'est banal, mais pourquoi la suivre? Y compris dans son affirmation péremptoire qu'Heidegger n'avait rien à voir avec tout cela ?




[1] Cela a été montré dans les films commémorant les 70 ans de la libération d'Auschwitz.