Septième lettre sur Gaza

    Une observation évidente : quand des milliers de musulmans meurent, tués par des musulmans, il n'y a pas de réaction, ni de cortèges, comme si ces morts ne comptaient pas ; comme si ce n'étaient pas des hommes qui mouraient. Et quand un musulman est tué par un juif lors d’un combat, sa mort est un événement, répercuté sur la plupart des télés arabes et européennes, sa mort compte, c'est un homme qui est mort. En ce sens, les musulmans sont humanisés par les juifs. C'est ce que ne comprennent pas les orateurs qui s'indignent : Ceux qui protestent contre Israël, où étaient-ils lors des massacres de civils en Syrie ou en Irak ? Pourquoi n'ont-ils pas manifesté ? La raison est simple : pour eux, ces morts ne comptent pas, ne s’inscrivent pas. Mais comment se fait-il que ce soit les juifs, haïs par les arabes combattants, qui humanisent ces mêmes arabes ? Autre exemple, les Territoires palestiniens ; quand ils étaient sous la houlette de l'Égypte et de la Jordanie,  il n'était pas question de les « rendre », ce n'étaient pas des territoires palestiniens. Mais quand ils sont tombés aux mains des Israéliens, en 67, la question de les restituer est devenue essentielle ; littéralement, ces territoires sont devenus palestiniens ; et il a fallu supposer un peuple palestinien qui les revendique, ce qu’il n’avait pas fait avant. Autrement dit, avant, ils ne comptaient pas comme territoires palestiniens, mais quand les juifs y ont touché, ils comptent,  ils acquièrent une dignité, une identité arabe. (Ajoutons ce détail curieux: quand on négocie des échanges, lors d’un cessez-le-feu, la dépouille d’un soldat juif compte pour des centaines de combattants arabes.)

    Tout cela mérite réflexion, et voici mon hypothèse : si les juifs sont capables de « donner » à un arabe qu’ils ont tué toute sa dignité d'homme, et de « donner » à un territoire qu’ils conquièrent son statut de territoire palestinien, c'est que les juifs sont à ce point objet de vindicte pour les combattants arabes, que ça les met à l'endroit psychique essentiel où « ça compte », à un lieu originaire où l’on commence à exister par l’opposition à l’autre ; opposition fondatrice, dans le fil de la vindicte antijuive coranique, dont les hommes du djihad se veulent les dignes représentants pour le compte des masses arabes  C'est à la fois la force et la faiblesse du monde arabe. Sa force initiale fut de partir en guerre, avec la rage contre l'autre qu'il fallait vaincre et soumettre. Sa faiblesse ultérieure fut de n’avoir,  pour se distinguer de l’autre, que le fait de lui en vouloir, de lui être opposé ; l’autre étant symbolisé par « les juifs et les chrétiens ». Et quand on n’a, pour se démarquer de l’autre, que la vindicte envers lui, on est assez mortifié, on ne peut pas l’emporter sur lui. Cela le ferait disparaître du champ psychique, et l’on perdrait le repère qu’il constitue, repère grâce auquel, précisément, on peut compter.
    On comprend après-coup que les civils arabes qui meurent, suite aux actions israéliennes, comptent encore plus, puisque leur mort est destinée à réactiver la vindicte ; et comme en outre, cette mort est voulue par les djihadistes, la boucle se referme.  En attendant de se sortir de ce piège, « la rue » arabe, suivie par ses élites, vibre derrière ses avant-gardes terroristes, qui peuvent seulement faire peur à l’autre, au risque de se faire haïr par lui, alors qu'il n'est pas dans la haine, trop occupé qu’il est à vouloir vivre.
    Quant à la source de cette vindicte, analysée dans Les trois Monothéismes (1992), elle tourne autour de cette idée : si vous empruntez votre message à certains, en l’occurrence aux juifs et aux chrétiens, vous leur en voulez, d’autant plus s’ils refusent de vous rejoindre, et persistent à rester « autres ».On comprend que le Coran n’aime pas les juifs ; au-delà de leur refus de le suivre, c'est à eux, à leur texte qu’il emprunte le plus. 
    Aujourd'hui, le djihad contre Israël est à penser dans ces termes. Et cela  rejoint une idée simple : dans le djihad, les morts qu'on a dans ses rangs ne comptent pas ; ce qui compte c'est de soumettre l'ennemi. Mais ici, il y a une nouveauté : les civils de Gaza, – qui comptent assez peu pour les djihadistes, puisqu'ils les utilisent comme objets -, prennent soudain toute leur valeur d'êtres humains quand ils sont tués par des juifs ; car cette valeur est monnayable sur les marchés occidentaux pour prouver que les juifs sont inhumains ; et l’on sait que l'Europe, naguère, sous le pouvoir nazi, s’est alignée sur des lois qui interdisaient aux juifs d'être des humains. 

    L'enjeu du combat d'Israël devient plus clair, plus précis. Ce n'est pas un combat pour l'existence, car celle-ci n'est pas menacée, mais pour la qualité de l'existence : si Israël faiblit, ou s’il reste passif, sa population retrouve la condition juive millénaire : harcelée, humiliée, suppliant en vain  qu'on la laisse en paix, etc. Bref, l'horreur, dont on sait qu'elle est allée loin, au delà du concevable ; et dont le refus a été le vrai moteur de la renaissance d’un Etat juif.
    Beaucoup d’Européens ne savent que très peu de choses de cette condition millénaire, et ils ont bien intérêt à l’ignorer, car le savoir questionnerait la turpitude de leurs aïeux, justement sur des millénaires.

    Ajoutons que ce combat d’Israël, contrairement à tant d'autres, ne comporte pas d'exultation victorieuse, il ne vise qu’à dissuader l'ennemi ; en s'imposant d’énormes contraintes pour limiter les pertes collatérales inévitables ; et ensuite en affrontant des bureaucrates de l’ONU qui viennent examiner les ruines, juger jusqu’à quel point chacune était nécessaire, etc. De fait, Israël n’a pas trouvé d’autre moyen de dissuader le Hamas, et de le séparer un peu de la masse qu'il terrorise, que de détruire les maisons dont il se sert ; car la maison, surtout dans cette culture, est un repère essentiel. Le calcul de l'État hébreu vaut ce qu’il vaut, mais il est clair : vous voulez nous tuer, vous tirez sur des zones habitées, on ne peut pas vous atteindre, mais on peut détruire vos maisons qui abritent des roquettes ou des plates-formes de tirs ; peut-être vos habitants vont-ils comprendre que vous les menez à la ruine.

    Au-delà de ces complexités, ou peut-être à travers elles, cette lutte pourrait intéresser tous ceux pour qui la haine des juifs est synonyme d'impasse mentale, et de coinçage identitaire ; ceux qui pensent que combattre les forces animées par cette haine, quand elles deviennent trop agressives, est nécessaire.

    Les détails de cette lutte révèlent des choses intéressantes. Par exemple, les Israéliens ont bien perçu que leur ennemi, local ou global, est animé par cette haine, et comme ils sont pragmatiques, ils se disent qu'ils n'y peuvent rien et qu'il faut d'abord vivre. D'où un clivage étonnant entre d'un côté Le problème (auquel on ne peut rien) et la vie concrète qu'on peut toujours améliorer. Et on  y va à fond, on améliore, en oubliant ou en déniant l'interaction entre Le problème et le quotidien. Ce type de clivage est courant quand on veut échapper à des données qui seraient traumatiques (ou dont on pense qu'elles le seraient) si on les prenait en compte. Il est vrai qu'en l'occurrence, prendre la mesure du problème peut  vraiment angoisser des Israéliens : savoir qu'un Livre distillant la haine des juifs est récité annoné par des centaines de millions d'hommes, ce n'est pas rassurant.  (Mein Kampf n'était pas lu et récité avec autant de soin et par autant de monde.) C'est d'autant plus angoissant que les Israéliens ont l'idée ferme qu'en Israël ils sont en sécurité, pas comme dans la diaspora, notamment autrefois  en Europe ou en terre d'islam. Ils ont intégré l'idée que leur armée, dite de protection d'Israël, est totalement efficace. (Ce cliché en a pris un coup, ce qui devrait amener l’Etat-major israélien à de profonds remaniements, y compris dans le discours, vu que certains militaires annonçaient péremptoirement : si on entre dans Gaza, qu'on peut contrôler entièrement, on résout le problème, mais faut-il entrer dans Gaza ? N'est-ce pas trop coûteux ? La réalité fut toute autre : même en entrant dans Gaza, qui se révèle incontrôlable, on ne résout pas le problème tout en ayant des pertes. Bref, quiconque est corseté dans son image doit déchirer périodiquement le corset et affronter l’existence.) Donc, pour l'Israélien moyen, avoir à retoucher cette image est angoissant ; au sens de l'angoisse telle que je  définis comme une perte des repères. 
    Et pourtant, en se coupant totalement du problème (sauf quand on n'y plonge pour le service militaire, en tant que jeune ou réserviste), on se coupe de ressources intérieures, de forces psychiques qu'il pourrait mobiliser, et qui peuvent améliorer le quotidien d'une tout autre façon que les recettes en vogue.
    Un symptôme de ce clivage : la panique des enfants dans le sud du pays, où il y a beaucoup d'alertes. Si les enfants paniquent, c'est qu'ils sentent chez leurs parents une peur refoulée, et  dans ce cas, les paroles rassurantes ne les rassurent pas puisque cette peur est là, car les parents l'ont enveloppée dans leur déni, pour mettre Le problème à distance. Que des enfants, comme j'en ai vu, puissent questionner leurs parents en ces termes : Pourquoi veulent-ils nous tuer ? – prouve que les parents n'ont pas transmis en profondeur les données du problème, par peur d’y toucher eux-mêmes ; par peur d'avoir peur. Ils sont donc pris dans un discours de thérapie extérieure sur l’art de baisser la tension, l’art de se détendre. Je viens de lire une double page de Yédiot, un journal très populaire, qui donne les conseils adéquats: faire du sport régulièrement (ça détend l'esprit, ça donne un sentiment de maîtrise, de valorisation intérieure…), bien manger et cuisiner (il y a même une thérapie par la cuisine), penser à s'étreindre (une étreinte de 20 secondes libère la même hormone que celle qui pousse la mère à serrer contre elle son bébé; et ce n'est pas loin de la sérotonine qui donne une sensation de sécurité et de maîtrise ; se faire de la suggestion imaginaire contrôlée : s'imaginer dans un paysage verdoyant et tranquille… ; faire du shopping (il y a même une shopping-thérapie, c'est un peu coûteux, mais rentrer souvent chez soi avec ses achats, surtout en soldes, est une aide précieuse) ; jouer avec l’eau, cet élément originaire, ( ventre de la mère, sécurité) ; soigner le sommeil aussi (une bonne douche avant d'aller au lit, ne pas regarder les infos, leur préférer un film romantique, à la télé ou sur l’ordi) ; ne pas oublier de rire, les psychologues consultés, tous gestaltistes, en soulignent l'importance, pour ce qui est d'abaisser la tension. (Ce n'est pas faux, d’ailleurs : je pense que si l'humour juif et les blagues ont une telle importance dans ce peuple, c'est qu'il fallait au quotidien retrouver le goût de vivre, après avoir reçu bon coup d'humiliation ; mais justement, les juifs des ghettos qui résistaient avec ça, avaient un autre support symbolique de résistance : la force de la transmission qui les maintenait comme peuple. Et il se trouve qu'en Israël, cette transmission reste encore pour l'essentiel l'apanage de la religion, et n'a pas encore trouvé l'expression existentielle adéquate qui puisse la porter et l'enrichir. 

    Maintenant que le taux d’insécurité pour les juifs, entre diaspora et Israël, tend à s'égaliser, puisque la sécurité n’est garantie ni dans l'une ni dans l'autre, on peut s'offrir, dans les deux espaces, une bonne remise en question du clivage, entre d'un côté la haine des juifs à laquelle on ne peut rien et de l'autre le quotidien qu'on peut toujours améliorer en vivant à l'écart du problème, pour protéger la vie. Je l’ai dit, l'interaction avec Le problème peut révéler des ressources qui restent enfouies, coupées de la vie à cause de ce clivage. L'idée même de la vindicte antijuive devrait amener à réfléchir avec plus de profondeur sur l'existence du peuple juif, et des êtres qui le composent, existence qui n'a pas à se définir comme simple réplique à cette vindicte : elle a ses richesses propres qu'il faut transmettre et développer, et qui ne sont pas réductibles à la religion.