Parasha de éqév (Deutéronome 7,12 à 11,26)


    ‘Eqév
signifie « à la suite » ; à la suite de votre écoute, si vraiment vous écoutez…

         Les répétitions se poursuivent, Moïse adjure, met en garde, rappelle qu'il ne faut pas oublier le rapport avec avec YHVH, que tout vient de là, que tout passe par là, par cette Alliance ; qu'oublier celle-ci ce n'est pas seulement déchoir, c'est courir de graves dangers, risquer l'anéantissement, ou presque. Tout cela se comprend du point de vue ontologique : si l’étant humain se coupe de son ancrage dans l’être, il est voué à disparaître. Or cet ancrage ne peut vivre que de sa propre transmission. (C'est ce que les philosophes de l’être n'ont pas pensé, ils n'avaient pas l'idée que le point de vue de l’être implique sa propre transmission, donc implique un peuple qui s'en charge, qui veille sur cette transmission, à ses risques et périls, notamment  en assumant cette singularité, et en affrontant la réaction des autres peuples. (Dont on sait qu’elle n’est pas tendre ; elle l’est d'autant moins quand ces peuples entrevoient l'importance de l'enjeu.)
    De ce point de vue, la nécessité du peuple juif, de son existence, se révèle avoir un caractère ontologique : un peuple décide de se définir par sa transmission du rapport à l'être, rapport que ses ancêtres ont découvert ou inventé. Il décide, ou plutôt, il EST décidé à exister (l’être a décidé pour lui qu’il doit exister) à travers cette transmission, forcément bancale, imparfaite, problématique ; avec beaucoup de ratages. On ne peut pas être tout le temps dans l’être, on peut pas se tenir face à l'être, de manière toujours authentique. L'oubli de l'être est impliqué, mais le rappel l’est aussi. Et ce texte ne cesse de rappeler, de répéter.
    Sa force est de rappeler qu'il y a l'oubli et qu'il faut le combattre, y résister, en ayant toujours en tête, aussi souvent que possible, les paroles premières attribuées à l’être, l'idée d'une parole de l’être, ou de l’être comme  parlant, vivant, et faisant vivre.

         J'ai montré ailleurs (voir De l'identité à l'existence) que ce qu'on pourrait appeler l'Hypothèse du peuple juif, son hypothèse fondatrice, serait celle-ci :  puisque nous a été transmis un amour de l’être et du possible, alors, il y a pour nous de l'amour dans l’être, on aura des ennuis pour ça, et notre seul recours est de travailler  ce rapport à l’être, de l'étudier à la lettre, à la force de la parole entre écrit et parole, dans une dynamique intensive de parlécrit. (J'introduis ce néologisme pour pointer le rapport d'interaction unique entre les textes et la parole au niveau de cette transmission.)
     Les peuples et les sujets qui ne sont pas déjà fermés sur leur identité, qui ont une idée sur l'ouverture de l’identité à l'existence, donc une idée du rapport à l'être, ne peuvent qu'être sensibles au fait qu'un peuple en ait fait son objet, sa passion, voire sa « spécialité » (ou ce qui le spécifie), sachant qu'il n'est jamais à la hauteur de cette tâche mais qu'il s'y accroche de toutes ses forces.
    Cette ouverture, le peuple juif doit, lui aussi, chaque fois la conquérir, la construire. Et ce texte l'évoque dans une phrase lapidaire de six mots (en hébreu) : vous circoncirez le prépuce de vos cœurs, et votre nuque, vous cesserez de la raidir. Pensons-y un instant. Circoncire le prépuce du cœur, cela veut dire inciser le cœur, l'ouvrir, l'entamer, le cœur étant le symbole de l'amour mais aussi du courage et de la pensée. L'entamer, se laisser entamer le cœur, c'est ne pas se refermer sur sa clôture identitaire, sa complétude narcissique ; c'est accéder à sa propre insuffisance, et par là-même, accéder à l'insuffisance du monde, son insuffisance à lui-même,  qui le rend accessible à la création, qui le rend objet-sujet de création. Mais ce n'est pas simple de s'arracher un bout du cœur, pour rester ouvert à travers cette blessure. Un verset des Psaumes dit : le sacrifice au divin est une âme brisée, pour l'opposer à l'idée du sacrifice comme prélèvement sur un avoir. Or cette blessure du cœur, cette incision, cette circoncision qui doit le mettre à nu et en valeur, comme la circoncision du sexe met à nu le gland, cette ouverture relève d'un acquiescement à la faille essentielle, ontologique, entre l’être et l’étant ; la faille qui traverse l’un et l’autre.
    On voit que lorsque Paul, le fondateur juif du christianisme écarte la circoncision charnelle pour promouvoir celle du cœur, il ne fait pas une interprétation de la Torah, comme le croient des ignorants, il la cite sans la nommer, en paraissant être lui-même l'auteur de cette innovation : circoncision du cœur.
     Et ce n'est pas un hasard si le même verset comporte : cessez d'avoir la nuque raide ; c'est-à-dire cessez de vous obstiner, de vouloir à tout prix avoir raison, de nier la faute que vous faites, qui consiste déjà dans ce raidissement ; acceptez la chute et vous pourrez vous redresser, acceptez la perte et vous pourrez gagner.

         Le verset (7, 12) énonce que si vous écoutez ses paroles, l’être-YHVH gardera pour vous l'alliance et la grâce (héséd). Si vous les écoutez, vous aurez la grâce, vous y aurez accès. Concrètement, les durs événements qui vous arrivent signifieront que vous êtes mis à l'épreuve, que l'être vous met à l'épreuve dans l'existence, et que l’issue sera favorable : l’être vous fera grâce, quand les autres voudront vous exterminer. La grâce est une position dans l’être, qui dépasse le faisable, qui excède le raisonnable. Il ne s'agit pas de La grâce définitive dont rêvent certains, qui les laverait de tout défaut, et les présenterait tout prêts pour l'Autre-monde. (Beaucoup de théologiens ont pensé la grâce mais sans le point de vue du rapport à l’être  et de sa transmission.)  La grâce dont il s'agit, ce sont toutes les faveurs que la vie peut vous faire, grâce auxquelles elle n'est pas laborieuse ; mais c'est aussi, là est le point plus mystérieux, la capacité de cette grâce à se transmettre. Déjà celui qui la reçoit doit pouvoir… rendre grâce, c'est-à-dire la reconnaître, marquer que l’être a été gracieux pour lui. « Bénir » l'être divin, c'est justement lui rendre grâce, en donnant acte du fait qu’il est gracieux.
    Là surgit une difficulté, d'autant plus grande que le texte mentionne la faveur qui sera faite à celui qui écoute : il pourra manger, être rassasié et bénir l’être divin sur la terre (ou pour la terre) qui lui est donnée. Etre rassasié, ce qui n'est pas évident : on peut manger et rester agressif, dévorant ; c’est donc déjà une grâce que de n’avoir pas besoin de « bouffer » l’autre. Les rabbins (et les prêtres) ont transformé cet acte de grâce en une prière spéciale ; en hébreu, c’est le Birqat, qui se dit après le repas, prière qui est  elle-même une longue répétition d'autres prières. C'est que leur point de vue était de cadrer chaque moment de la vie pour le rendre conforme à la Torah telle qu’ils la lisent. Mais il y a tant d'autres façons de rendre grâce à l’être pour la grâce qu'il vous fait, celle de vous faire exister, dans l'exil ou sur ladite terre promise.
    Le Birqat, et presque toutes les prières, sont longuement répétitives, comme si leurs rédacteurs y avaient projeté leurs fantasmes de tout dire, de dire encore un mot et un autre et entre un au messager qui porte leur lettre jusqu’à Dieu. Le fait est qu'ils étaient dans une vraie détresse, ils savaient qu'on en prenait pour des siècles d'exils et de persécutions ; leur détresse était sans doute plus grande que la nôtre. L'étonnant est que la plupart des prières juives – qui rendent grâce – ont été écrites dans un état de détresse, et que malgré cela, ou peut-être à cause de cela, elles suivent d'assez près les lignes de la condition humaine. (Beaucoup d'humains sont dans le désespoir et ne le savent pas ; dans ce même désespoir.) Mais on comprend aussi que des Juifs et des non-juifs veuillent rendre grâce autrement que par ces textes répétitifs. Perçoivent-ils qu'en un sens, la répétition c'est le degré zéro de la transmission ? Et que la répétition à l'identique est le degré zéro du rappel ?
    Autre difficulté : quand ces textes ont pris place dans la mémoire, on les récite sans penser qu'ils sont, à ce point, répétitifs ; qu'on les récite sans y penser ; et le geste de rendre grâce n'est plus vraiment vécu dans la grâce. D'autant qu'on est tellement distrait, qu'on en oublie la grâce qui nous est faite, celle d'exister.

         Bénir, c’est supposer que ce qu’on bénit comporte une grâce ; c'est donc du même coup, appeler cette grâce qu'on suppose ; la rappeler à soi, à elle-même, rappeler qu'elle peut exister. Certains pensent la faire exister dans cet appel. On voit au quel sens l'acte de bénir frôle le performatif : il convoque la grâce de l'Autre puisqu'il veut lui en rendre grâce ; il est cet appel-rappel.
    La recherche est donc ouverte sur les manières possibles de fréquenter la grâce, de la recevoir et de la rendre, qui ne seraient pas réductibles à cette incantation. Il est vrai qu'on peut finir par aimer ce « bénissement » pour sa densité musicale ; auquel cas il prend la place d'un fétiche sonore. Et l'amour de l’être finit alors par glisser vers la croyance en ce fétiche.

         Revenons au texte ; en (8,3) on lit que la manne, cette nourriture céleste, a été donnée afin que tu saches que ce n'est pas seulement de pain que l'homme vit, mais qu’il vit de  tout ce qui sort de la bouche de l’être-YHVH. L'image est saisissante : ce qui sort de la bouche de l’être, c'est-à-dire la parole de l’être, ce n'est pas seulement du sens, parfois même c'est insensé ; du sens on en a partout, et quand on en manque, ce n'est pas difficile d'en mettre. En revanche la parole radicale de l’être, c'est-à-dire de l'infini des possibles qui vous porte qui vous fait exister, a quelque chose de nourrissant. On en fait l'expérience dans toute parole, forte ou faible, qui vous redonne de l'énergie, et vous tire de votre mortification. Autant dire que la parole de l’être c'est le potentiel des paroles et des actes symboliques dont l'homme a  besoin de se nourrir ; en même temps que de pain, c'est-à-dire de toutes les nourritures terrestres, sachant que la terre elle-même en tant qu'elle se donne, est porteuse d'une parole de l’être. (Signalons que dans l'Évangile cette phrase est citée, et honnêtement, car elle est précédée de « il est écrit : l'homme ne vit pas seulement de pain, etc. )
    Il serait trop long ici d'interpréter la manne, trace fictionnelle donc véridique de la nourriture. Mais quand on pense à ces Hébreux dans le désert qui ont marché 40 ans, avec leurs vêtements qui ne s’usent pas et leurs pieds qui ne s’empâtent pas, on mesure le caractère étrangement familier et surréel de cette histoire. Une tradition pieuse dit qu'ils étudiaient la Torah dans le désert ; je dirais plutôt que la Torah les a étudié, sous toutes les coutures, sous tous les angles, et nous en a restitué l'essentiel : des Hébreux qui symbolisent un par un l'humaine condition, et leur peuple qui symbolise, par sa nécessité, celle d'une certaine transmission symbolique.
    On comprend qu'au passage le texte énonce : tu aimeras l'étranger car tu as été étranger en Égypte. Autrement dit, tu aimeras l'étrangeté de ton origine, l'étranger qui est en toi de par tes origines ; tu aimeras être à l'étranger en toi ; et bien sûr, tu aimeras les étrangers en tant qu'ils peuvent porter cette étrangeté familière dans le sens de la vie.