Sixième lettre sur Gaza et Israël

    
    Beaucoup d'Occidentaux cherchent  à comprendre ces deux conduites, celle du Hamas et d'Israël ; c’est ce qu'un ami journaliste m'a ainsi formulé : D'un côté le Hamas organise le martyr de son peuple pour gagner cyniquement en crédit diplomatique, de l'autre Israël assume des opérations indéfendables qui lui font perdre ce même crédit. Une denrée pourtant précaire et périssable, mais tout de même : pourquoi semble-t-il se moquer des opinions occidentales, y compris américaine?
    La réponse à cette question est simple, et si beaucoup ne la trouvent pas, c'est qu'ils ont peur de la trouver ; la peur de comprendre, ça existe ; la peur d'aller aux racines, aux causes premières, aux origines. C'est grâce à cette peur qu'on peut se fabriquer des bulles de néo-réalité, où l'on peut vivre tranquille avec un discours  formaté, à base de déni, quand une réalité plus vraie fait irruption.
    La réponse est donc simple : Israël et le Hamas travaillent dans le temps long, très long, au point qu'il frôle le temps immobile de l'éternité. Plus concrètement, le Hamas met en acte un principe radical de l'islam (ou un principe de l'islam radical) : pas de souveraineté pour les Juifs,  à aucun prix. Donc, s’il a de bons projectiles à leur jeter pour perturber cette souveraineté, il y va ; ne faisant ainsi que prolonger une longue tradition où, en terre d'islam, les Juifs étaient tolérés (moyennant impôt spécial très lourd), mais avec, de temps à autre, un jet de violence contre eux, avec des pierres, des coups de sabre ou des balles. Ce fut le cas jusqu'à l'arrivée des Occidentaux, qui ont d'abord laissé faire, puis ont rendu plus ou moins désuète ces coutumes. (Cela aussi, on a peur de le comprendre : les colonialistes, en même temps que leur injustice, auraient élevé la dignité dans ces pays ? Impossible ; cela remet en cause trop d'idées ; notamment la culpabilité occidentale de façade bien sûr envers l'islam ; et cela oblige à admettre que la vindicte antijuive y est un des fondamentaux ; ça va donc chercher loin, trop loin .) Or le Hamas ne fait que mettre en acte cette vindicte, et cela fait vibrer un des instincts les plus profonds des masses arabes, instinct  légèrement perturbé par leurs révolutions récentes où la vie voudrait prendre le dessus. On comprend donc qu'il tire ces projectiles, peu importe qu'ils fassent mouche ou non : les tirs eux-mêmes expriment l'essentiel.
    Côté Israël, c'est aussi du temps long : celui de l'existence, avec souveraineté et dignité. Cet Etat, semble-t-il, ne peut pas se permettre d'offrir aux siens la même chose que leur condition en terre d'islam : encaisser des coups sans pouvoir répliquer. Donc il réplique, sans prendre en compte les opinions occidentales dont il sait par expérience, ou par l'histoire séculaire, que calomnier les Juifs n'est pas pour elles une nouveauté. Les Juifs tueurs d'enfants, c'est une très vieille accusation. Du point de vue occidental implicite, Israël aurait dû encaisser les coups sans répondre et supplier les chancelleries d'Europe et d'Amérique d'intervenir, de « nous protéger, parce que les méchants islamistes nous veulent du mal ». Mais cela lui est impossible : pour lui, vingt siècles d'histoire (où le monde chrétien et laïc n'a pas beaucoup intercédé) rendent absurde cette hypothèse.
    L'embargo est compliqué. Exemple ressassé, le béton : comment ne pas le laisser entrer pour rebâtir ? Et en même temps, il servira à rebâtir les tunnels. Pour Israël, c'est un symbole de la stratégie du Hamas: frapper « les Juifs » d'une façon telle qu'ils ne puissent pas répliquer sans s'aliéner l'anthipathie occidentale. Si l’embargo est levé,  Gaza lancera mieux des fusées pour célébrer, de temps à autre, le credo basique. Il y aura donc la paix le jour où ce credo sera déclaré obsolète ; ce qui mettrait fin aussi aux attaques antijuives en Europe, en France par exemple, où elles sont un camouflet pour le pouvoir, un démenti à ses beaux discours sur « les Juifs ».
    Maintenant, quelques questions : imaginez-vous des instances islamiques, même modérées, dénoncer ce credo ?  Ce serait déjà le reconnaître ; or en Europe, le seul fait de l'évoquer passe pour un acte « islamophobe ». Imaginez-vous un État juif vivant sa souveraineté sous des gifles récurrentes ? Imaginez-vous le Hamas négociant avec cet Etat la paix ? Ce serait déjà le reconnaître, ce qui contredit le credo et le rituel de sa mise en acte. Il lui faudrait une audace folle.
     Vous avez donc le temps de réfléchir, et de remanier votre approche des Juifs et des musulmans, au risque de dures remises en question. (J'en ai donné récemment un aperçu, dans Islam, phobie, culpabilité.)

       Dans nos mentalités, ce n'est pas facile de comprendre que les tirs du Hamas sur Israël sont un rituel pieux, pour marquer et  célébrer la vindicte antijuive très commune chez les intégristes, inscrite dans les fondamentaux, dans le Coran, du moins pour ceux qui en font une lecture littérale. Or cette lecture existe, elle est massive et quotidienne. (Le Coran en terre d’islam est infiniment plus prégnant que la Bible en Occident ; prégnance identitaire, et pas seulement dévote.) Si on suppose que 20 % des adeptes du Coran  font cette lecture, cela fait deux cent millions de personnes chez qui ladite vindicte est vive ; chez beaucoup d’autres elle est dormante et ravivée à la première inconduite de l’Etat hébreu ; or la stratégie intégriste c’est de  rendre inévitable cette inconduite.
    Les soi-disant modérés, ceux qui voudraient se libérer d'une tradition trop rigoureuse, auraient pu contribuer à rendre un peu désuète cette vindicte ; mais pourquoi renoncer à un pivot aussi solide qui offre un si bon appui par temps de crise ? L'Occident aussi, notamment l'Europe aurait pu y contribuer, mais il préfère dénier l'existence de cette vindicte, c'est plus beau et plus généreux. Le « racisme » est blanc, voyons, ainsi que la haine de l'autre.
    Et cela crée des faux discours en Europe, décalés de la réalité. Par exemple, cela fait oublier que les musulmans qui vivent en Europe y sont  mieux que chez eux, qu’ils sont venus pour ça ; mais que certains d'entre eux tentent, et c'est normal, d'imposer un peu leurs coutumes, leur idéologie, qui justement comporte l’antisémitisme ; d’où ce beau paradoxe : si l’« autre » qu’il faut respecter, qu’il ne faut pas critiquer, apporte avec lui, dans son crédo identitaire, la haine de l’autre, de son autre à lui, il y a problème. Et si les plus vindicatifs ne trouvent rien en face pour stopper ça dans les faits, ou s’ils trouvent une attitude de contrition coupable, ils en imposent davantage, et suscitent l'agressivité. (Surtout grâce à l'amalgame organisé, où quiconque leur objecte est classé d'extrême droite. Là encore, ceux qui dénoncent l’amalgame le pratiquent ; ceux qui dénoncent le racisme en sont pétris ; il y a là un schéma projectif typique.)
    Tout cela explique que l'Europe et les États-Unis sont pratiquement hors-jeu s'agissant de résoudre des crises comme celle de Gaza.

       La cruauté d'Israël, ce n'est pas de tuer des civils : s'il voulait en tuer, il s'y prendrait autrement ; par exemple à la manière de certains gouvernants arabes ; ce qui est impensable. Non, sa cruauté, involontaire, c'est que sa seule existence oblige les arabes réalistes à paraître rejeter cette vindicte millénaire ; alors qu'elle est bien pratique : une forme de haine de l'autre sur lequel on peut projeter tout ce qui ne va pas ; quitte à se priver des bénéfices stimulants de « ce qui ne va pas », pour faire que ça aille mieux. Mais il est plus facile de s'enthousiasmer que des fusées islamiques aillent jusqu'à Tel-Aviv, en oubliant qu’elles foirent dans le ciel ; et de s'indigner que les ripostes de l'adversaire tuent des femmes et des enfants, en oubliant qu'ils sont maintenus sur place de force.

       D’aucuns peuvent objecter que « tout ça, c’est des archaïsmes », que le Hamas et ses soutiens  veulent un Etat palestinien, tout simplement. Or sa conduite même envers eux prouve que, jusque là, le Hamas « s’en fout » des Palestiniens ; que ce qu’il veut, c’est être le fer de lance actif célébrant cette vindicte, ce qui lui vaut, de fait, l’admiration des masses arabes. L'État palestinien est un prétexte, le jour où il relèvera du texte – de la chose à inscrire, à faire exister réellement, alors il faudra négocier, se parler, se reconnaître ; cela obligera le Hamas à reconnaître un État juif. C'est pourquoi, l'État palestinien n'est pas près de voir le jour, alors que les Israéliens, pragmatiques et commerçants, finiraient par y consentir. Remarquons que la plupart des Gazaouites  interviewés médisent assez peu d'Israël, comme s'ils avaient intégré l'idée de vivre avec, et d'y trouver des avantages. (Mais la restitution de Gaza, devenue base de fusées, a rendu problématique la restitution de la Cisjordanie, presque toute, avec des échanges de territoires.)

       De fait, c'est la réalité qui se charge d’être, non pas cynique, mais franche et brutale : elle nous montre déjà, via le nouveau Califat,  sous forme un peu exagérée, un certain mode de vie en terre d'islam avant l'arrivée des Occidentaux. Car pour beaucoup d’européens, l'intégrisme est une posture nouvelle de l'islam, produite par des cas sociaux de banlieue (dont Bin Laden n'est pas vraiment un prototype). Or l'intégrisme était le mode de vie ordinaire en terre d’islam, sauf quand le souverain était particulièrement heureux et ouvert, ce qui n'était pas la règle. La réalité nous montre aussi les chrétiens d'Irak racontant leur condition de minorité, pas si différente de celle qu'ont connue pendant des siècles, dans ces pays, les minorités  de dhimmis. Elle montre qu’ils sont harcelés, pas seulement par les intégristes, mais par le pouvoir officiel, supposé modéré. Elle nous montrera aussi les Américains bombardant des zones en Irak, avec des pertes collatérales si les djihadistes du coin s'y prennent comme leurs « frères » de Gaza. Gaza où la télé française nous assure que « personne ne remet en cause le Hamas », sans dire que si quelqu'un le remet en cause, il est mis hors d’état de nuire.  Enfin, les langues se délient en privé : des gens ordinaires parlant de « ce qui se passe », expriment plus de dégoût sur les boucliers humains que de fureur sur les répliques israéliennes. Comme s’ils percevaient d'instinct l'aspect « sacrifice humain » de ce bouclier. De fait, le sacrifice humain, organisé sur les corps  sans défense, inspire de la répulsion. En outre, ceux qui manient ce bouclier, disposeraient de l’arme absolue si l’on acceptait leur chantage. Les gens se gardent de le dire tout haut, la peur de passer pour « raciste » est devenue un réflexe, mais ils n'en pensent pas moins.
    Il ne fait sans doute pas bon être dans la peau d'un faiseur d'opinion, en France par exemple. Il faut retenir son vomi sur l'islamisme, et bien se retenir : gare à l'amalgame avec l'islam religion d'amour. Puis il faut en mettre une couche anti-Israël, en faisant attention aux dérapages antijuifs, encore que l’ameutement contre l’État juif laisse une bonne marge. Et surtout pas de rapprochements entre là-bas et ici ; il faut paraître prendre au sérieux les propos de M. Valls: la loi républicaine est la même pour tous ; et oublier que s’il le dit si fortement, c'est que ça ne l’est pas ; que les policiers dans bien des cas sont obligés de fermer les yeux – on dit « se voiler la face" – s'ils ne veulent pas d’ameutements, notamment s’ils vérifient une silhouette à face voilée. Outre toutes ces contraintes, il faut se faire croire que l'opinion qu'on diffuse, la réalité qu’on fabrique est bien celle qui prévaut. Cela fait beaucoup.

       Une leçon de cette crise, c’est que l'issue ne viendra pas de l'Europe ou de l'Amérique, mais à court terme de dirigeants arabes lucides, peut-être aussi d’un coup de folie palestinien, de la bonne « folie » qui soudain renverse « tout » ; et peut-être à plus long terme de pays comme l'Inde et la Chine, qui contrairement à l'Europe, n’ont pas à afficher de culpabilité perverse envers qui que ce soit.