Parasha de Mass’é (Nombres 33,1 à 36,13)

    Avant d'entrer dans la terre promise, qu'ils doivent conquérir, et que Moïse leur partage à l'avance selon la taille des tribus, les Hébreux le voient écrire la série de leurs haltes et de leurs départs, depuis la sortie d'Égypte jusqu'à leur actuelle campement, avant l'assaut, près de Jéricho.
    Tout le chapitre 33 y est consacré ; il n'appelle a priori nul commentaire, c'est un pur enchaînement de noms de lieux, une série de versets qui commencent par ils partirent de ils arrivèrent à. Pourtant, les noms de lieux, ce n'est pas rien dans un texte ; point n'est  besoin d'être Proust pour s'en émerveiller. Ce chapitre rayonne une vraie beauté, celle de ces noms qui se succèdent et qui rythment une histoire. Un nom de lieu, ce n'est pas seulement la mémoire de ce qui a pu y avoir lieu ; c'est un lien complexe de trois termes : la terre où ce lieu est inscrit, le temps de l'avoir lieu, de ce qui s'y est passé, et les sujets qui l'ont vécu, ici portés par un sujet  collectif, le peuple, l'ensemble des tribus avec Moïse à sa tête, portant et porté par la parole de l’être. Ajoutons à ces trois termes (l'espace, le temps de l'événement, et les sujets qui l'ont vécu, et qui ont marché dans ce lieu), une quatrième dimension, le temps qui les sépare de ce lieu et de cet événement ; le temps qui les sépare de  cet avoir-lieu. Ce sont ces quatre dimensions qui se transmettent, au fil des millénaires, elles sont présentes dans chaque nom, dont Moïse inscrit toute la série.
    Les trajets entre ces lieux ne sont pas une errance ; même si cet aspect y est présent, puisque le peuple fut condamné à errer 40 ans. C'est en fait là une métaphore de l'existence : avant de faire un acte majeur dans votre vie, avant de passer à tout autre chose, avant d'entrer dans votre « terre promise » (qui sera à la fois éprouvante et délectable), n'oubliez pas d'inscrire la série de tous les trajets qui vous y ont mené, la séquence des voyages, de vos  tours et détours, de vos  échecs et succès, de vos passages laborieux et de vos passes inspirées, miraculeuses, sans oublier les haltes plus ou moins longues où il ne s'est rien passé, où vous étiez en attente, de passage. Il y a des vies entières où le sujet semble être de passage, en attendant l'événement qui ne vient pas, et qui finit par venir en portant simplement le mot fin. Des vies qui se passent en attendant Godot, c'est-à-dire God, soit un miracle. Dans la Bible, ce n'est pas qu'on croit au miracle, c'est qu'ils ont lieu mais que, loin de résoudre la question de l'existence, ils en élèvent le niveau, ils la mettent au défi plus intensément.
    Cette séquence de noms de lieu, certains semblent insignifiants, et pourtant, ils prennent place dans cette suite qui converge vers une terre – où il est dit que l'être fait habiter son Nom parmi le peuple qui va en prendre possession, et plus tard vers un lieu plus précis, Jérusalem. Cela permet d'entendre cette séquence tellement sonore comme une étrange préparation, en vue d'un événement assez complexe : où s’entremêlent la faillibilité des hommes, l'appui divin intermittent, la force de l'adversaire à vaincre. C'est pourquoi ce même chapitre se conclut par un appel de Moïse aux Hébreux, dans les steppes de Moab, près du Jourdain vers Jéricho, un appel par inspiré par YHVH,  : il faut chasser tous les habitants de ce pays, anéantir tous leurs symboles, détruire tous leurs lieux sacrés. Suit une terrible mise en garde (33,55) : si vous ne les dépossédez pas, ceux que vous aurez épargnés seront comme des épines dans vos yeux et  des aiguilles dans vos flancs, il voir harcèleront sur la terre où vous serez. Et (56) : ce que j'ai résolu de leur faire, je le ferai à vous-mêmes ; c'est-à-dire : vous serez dépossédés et vaincus.
    Quel peut être le sens d'une décision aussi précise : ces peuples doivent être chassés à votre profit, telle est la promesse, si vous  ne la mettez pas en actes, c’est vous qui serez chassés ? Il semble que le destin de ces peuples soit arrêté, pour ainsi dire : sans retour. Comme s'ils étaient identiques même, figée dans leur identité, forcément idolâtre. Et  le cadeau divin fait aux Hébreux, ce serait justement  le retour, au sens large du terme ; notamment, s'ils manifestent une défaillance, il y aurait du retour possible. Les défaillances ne manquent pas, non seulement dans la vie des individus (d'où les grands développements sur les sacrifices expiatoires), mais dans la vie du peuple lui-même, dans son ensemble. Il est donc posé que ces peuples doivent être vaincus, chassés complètement, car leur présence ferait défaillir sans retour le peuple hébreu. C'est bien ce qui se passera mais en partie. La conquête de cette terre sera longue et difficile. Des restes de ces peuples seront en effet harcelants ; mais chaque fois l'idée de retour revient en force, l'exigence de se ressaisir.
    Que signifie que ces peuples de Canaan doivent être chassés de par la parole de l’être? Après tout, avec nos vues actuelles, ce sont des êtres humains qui vivent sur le sol où ils sont nés, au nom de quoi les en chasser ? Dire que c’est au nom de l’être, c’est dire qu’ils sont chassés de l’être. Si le divin c'est l’être, ce serait une façon qu’a le texte de dire que ces peuples sont au bout de leur histoire, qu'elle ne comporte plus de retour ou de retournement,  qu'ils sont de fait livrés à un peuple inspiré, porteur de la parole de l’être, et intégrant, dans son mode d'être, le retour et le retournement.
    Il faut remarquer que le Coran, évoquant cette conquête de Canaan par les Hébreux, ne la met pas en question, il s'offre plutôt de les critiquer sur le mode : ils ont bien failli ne pas y aller ; ils ont bien failli une fois de plus trahir l'appel divin… Ajoutons qu’à ces époques, et parfois même plus récemment, quand une terre  est disputée entre deux peuples, c'est le plus fort qui l'emporte. Et les Hébreux furent les plus forts dans cette bataille assez longue, ils ont pu, sur cette terre là, inscrire leur histoire non seulement passée mais présente et future.

    Au chapitre 34, le texte décrit la frontière de la terre qui revient aux Hébreux. Il suit son tracé comme s'il suivait un être vivant qui monte, descend, tourne à droite, revient et repart, etc. Puis il donne les noms des hommes qui, pour chaque tribu, prennent possession de l'héritage.
    Donc, noms des lieux où ils sont passés, noms des lieux où passera la frontière, noms des hommes qui reçoivent la terre pour leurs tribus, et rejet des occupants naturels, pour que soit tenue la Promesse. Il y aurait, dans l’appel à faire table rase, comme un symbole : s’il faut ancrer un nouveau rapport à l’être, l’altérité de l’être devrait suffire ; pas besoin d’ « autres » qui la refusent ou qui n’en ont aucune idée.

    Le chapitre suivant attribue, non pas un territoire mais des villes aux Lévites, des villes avec leurs faubourgs pour leurs troupeaux. Parmi elles, six villes-refuges, où des meurtriers par inadvertance peuvent se réfugier pour attendre leur procès, et être ainsi protégés du « sauveur de sang », du parent de la victime qui, selon les coutumes de l'époque, devait la venger. Il est remarquable  que le mot employé pour refuge soit aujourd'hui utilisé, en Israël, pour désigner les abris en cas de tir de missiles sur la population, ce qui peut être assez fréquent. De sorte que toutes les villes d'Israël sont des villes (comportant des) refuges. Mais autrefois, les villes-refuges étaient des lieux où s'exilait celui qui a donné la mort sans intention. Car pour celui qui l’a donnée sciemment, il n'y a pas de pardon, seul son sang peut laver celui qu’il a fait couler, et qui a souillé la terre. Une étrange condition est ajoutée : ce meurtrier doit rester dans la ville-refuge jusqu’à la mort du grand prêtre. Autrement dit, même si son crime n'a pas été prémédité, il est puni d'un exil jusqu'à ce qu'on change de grand prêtre, jusqu'à ce que l'instance qui organise les expiations se renouvelle.

    Puis on revient sur la question des filles qui héritent de leur père. Le texte leur enjoint de prendre leur époux dans une famille de la tribu paternelle. En somme, si la fille est seule à représenter le nom du père, elle ne doit pas l'effacer en épousant un homme d'une autre tribu que celle du père. Une fois de plus, la pulsion sexuelle ne doit pas effacer le repère symbolique, mais doit plutôt s'allier à lui pour maintenir la transmission. C'est ainsi, le corps et l’âme doivent s'unir pour faire vivre une transmission qui soit humaine et inspirée, c'est-à-dire branchée sur le rapport à l’être.