Troisième lettre de Tel Aviv

    Avant de prendre l'avion de cinq heures pour Paris, je jouis d’une belle matinée sur la plage et d’une intense sérénité dans la ville et le lieu où j'habite. Lumière, calme, chaleur, – pas si forte quand on est à l'ombre car il y a la brise marine. De temps à autre, une alerte, les gens vont aux abris, l’air sérieux, et en sortent deux ou trois minutes après pour reprendre leur vie normale. Les deux choses sont bien clivées. J'ai souvent écrit sur le clivage en des termes négatifs, assez justifiés comme lorsque, chez une personne, il y a clivage entre la réalité qui la gêne et celle qu'elle s'invente  pour « être tranquille » ; et cela , sans être folle, ni retranchée du monde ; simplement en étant dans sa bulle. Ou comme lorsque, dans le discours officiel en France, l'antisémitisme est pointé comme un péché mortel, mais si des juifs sont attaqués, forcément  par des musulmans, ce qui n’est pas rare, il ne faut pas le dénoncer, ou prendre des mesures pour l’empêcher, ce serait stigmatiser l'islam, ce qui est un autre péché mortel. On pourfend l’antisémitisme, mais critiquer la conduite de certains musulmans et de leur syndrome antijuif, est une stigmatisation. D'autres clivages existent, qui produisent des doubles discours.
    Ici, le clivage que je perçois  est à la fois réel et simple. Quand le signal du danger est passé, on reprend sa vie concrète comme s’il n'y avait pas eu de danger. L’existence de celui-ci n'influe pas sur la sérénité de celle-là. A son tour cette sérénité ne dénie pas le danger, et n’amène pas à le prendre de haut. Les deux aspects : vie normale et  danger réel sont bien clivés.

    Dans l’avion d’El Al, je prends le journal Yédioth, et je vois en première page une photo typique : dans un jardin d'enfants qui n’a pas de pièce forte comme abri, c’est l’alerte, et les gosses sont par terre à plat ventre ; mais comme ils appliquent mal la consigne, et qu'ils sont tous petits, ils sont plutôt à genoux la tête au sol. Ils ressemblent à des musulmans en prière. Je me dis qu'après tout, grâce aux islamistes, lorsqu'on va à l'aéroport deux heures avant et qu'on est dans le rituel de la sécurité, on enlève ses chaussures, comme pour entrer dans une mosquée. Bref, les gens pensent souvent à l'islam. 
    Et je repense à Gaza qui tire missiles et roquettes « contre les juifs » (c'est l'expression normale là-bas). J’ai dit qu’ils les tirent dans une sorte de rituel qui passe à l’acte la vindicte antijuive, inscrite dans les Textes fondateurs. D'aucuns objecteraient que la raison de ce lancement est plus simple : faire pression sur Israël pour obtenir l'allégement du blocus. Cela semble évident, mais si l’on y réfléchit, on voit par quel processus c’est arrivé. Les musulmans de Gaza vivent une situation complètement inédite dans l'histoire du monde arabe. Leur territoire est indépendant, il a sa souveraineté, mais il est à côté d'un État juif nettement plus fort, avec qui il faut parler quotidiennement pour négocier les échanges, les passages des marchandises et des personnes. (Ce sont les Israéliens qui fournissent l'électricité à Gaza, celle qui sert notamment à fabriquer les missiles dont les pièces viennent d’Iran). Mais pour de telles discussions, il faut qu'ils parlent à l'autre, – aux juifs -, comme à un égal qui, en outre, a le pouvoir de décision sur des choses qui les concernent. C'est beaucoup trop pour leur fierté, c'est une épreuve psychologique insupportable pour des gens qui pensent que cet autre, c'est-à-dire l'ensemble juif, est maudit par Allah, et que s’il a une dignité voire une supériorité (puisqu’il contrôle), elles sont toutes provisoires. Les gens de Gaza, gouvernés par le Hamas, se sont donc renfermés dans leur bastion, dans une attitude mortifiée, et comme elle devient intenable, ils y réagissent par des tirs où s’exprime en direct leur vindicte antijuive. Elle les habite, et elle seule justifie qu'ils aient mis au pouvoir un groupe extrémiste chez qui cette vindicte tourne à la haine. Le Hamas espère maintenant, après  ses roquettes et missiles lancés à profusion, obtenir l'ouverture d'un grand aéroport et d'un port international, sous la surveillance d'une autorité internationale. De quoi contourner le contrôle  d'Israël, et ignorer l'existence d’un pouvoir juif. Or celui-ci n'a aucune raison de faire confiance aux instances internationales et de s’effacer, s’agissant de vérifier ce qui entre dans Gaza. 
    À ce propos, j’ai entendu cet échange: Pourquoi Israël ne demande pas qu’une instance internationale intervienne à Gaza et arrête les tirs de roquettes, sachant qu'Israël cesserait aussitôt ses ripostes ? – Cela revient à proposer un cessez-le-feu, et le Hamas l’a refusé.

    Quand on est, comme Gaza, une entité respectable d'un million 700 000 âmes, gouvernée par la haine du voisin juif, le risque est de faire des choix mortifié. C'est ce qui a toujours eu lieu. Et quand la mortification atteint des limites, il faut la transmettre à l'autre : on cherche à le mortifier, à tirer sur lui au hasard plutôt qu’à questionner cette mortification, et ses causes qui viennent de loin : les Juifs n'ont droit à aucune souveraineté, et si ils en ont une, elle ne peut-être qu'usurpée.

    Ce que je viens d'expliquer, qui me semble être l'essence même de l'impasse entre Gaza et Israël, risque de ne pas convaincre certaines personnes. Mais sauf à se faire trop d'illusions, on sait que lors d'un événement violent, comme celui-ci ou comme, plus largement, le conflit du Proche-Orient, beaucoup se branchent dessus et guettent surtout les éléments qui les rassurent ou les confortent; rarement ce qui peut les mettre en question. Et la plupart des tiers ne guettent rien, et se laissent porter par le flux des infos dont ils se doutent qu’elles sont partiales sinon fausses pour l’essentiel, mais qu'elles assurent un confort minimal. Seules les parties très concernées n'ont pas ce confort ; ni ceux de Gaza qui sont mortifiés et reçoivent les ripostes ; ni les juifs qui, harcelés en Israël, le sont aussi en dehors, là ou les musulmans sont nombreux, et où les autorités préfèrent les élans oratoires aux mesures concrètes.
    Mon analyse repose sur mon vécu jusqu'à l'âge de 13 ans en terre arabe, sur mes observations, et sur ma connaissance des Textes fondateurs, dont j'ai donné assez de relevés dans mon livre récent Islam phobie culpabilité. J'ajoute qu'un jour, en présentant ce livre à Toulouse, en présence d'un ami anthropologue et musulman, j'ai évoqué l'idée qu'un jour, les musulmans feraient, comme le font les juifs religieux, une courte prière pour la paix, et demanderaient à Allah de suspendre sa malédiction sur les juifs et les chrétiens. Et voilà que l'ami musulman écrit cette prière en trois lignes, la prononce en arabe, et la traduit pour le public. Il y demandait à Allah de suspendre sa malédiction sur les juifs et les chrétiens présents dans la salle, le temps de cette réunion.