Parasha de Balaq (Nombres 22,2 à 25,9)

    « Voici, les Hébreux, en plein désert, viennent de subir plusieurs fléaux et massacres pour avoir trahi YHVH, et ils arrivent devant la terre de Moab – dont le roi, pris de panique, fait appeler le prophète Bilam pour qu’il vienne les maudire (au nom de Dieu)[1]. Bilam "consulte" Dieu, qui lui répond: "Tu n’iras pas les maudire, ils sont bénis". Bilam dit aux envoyés: "Je n’irai pas". Le roi insiste. Bilam re-consulte, et Dieu répond: "Vas-y". Bilam enfourche son ânesse, et en route un messager divin, l’épée à la main, se met en travers du chemin. Pourtant, Dieu était d’accord… L’ânesse est seule à voir l’«ange», elle ne peut pas avancer; Bilam la frappe, alors elle parle: «Pourquoi me frappes-tu?». Et le messager se montre à lui: «Pourquoi la frappes-tu?». Bilam: «Je ne savais pas que tu te tenais sur le chemin à ma rencontre et maintenant, si c'est mauvais à tes yeux [que j'y aille], je m’en retourne! –Non, va, et tu diras ce que je mettrai dans ta bouche»[2]. Il y va. Sur les lieux : sacrifices, inspiration… Puis il parle («il lève sa métaphore et il profère»[3]), et voilà qu’il bénit les Hébreux. Par trois fois, car Moab, après chaque bénédiction, cherche un autre lieu, un autre «point de vue» d’où il pourrait les maudire"[4].
    Dans son poème, Bilam dit entre autres: «Dieu est-il un homme pour changer d’avis?» Or maints passages du Livre – et celui-ci justement – montrent YHVH changeant d’avis, y compris sur son peuple. Quelques lignes après ce passage, ce même Dieu, qui empêche qu’on les maudisse, se déchaîne contre eux parce qu’ils se sont laissés séduire par les femmes moabites, qui les ont attirés vers leurs idoles; et aussitôt après le massacre (comme ailleurs, après la décision les effacer), il leur donne des lois pour la suite, quand ils seront en terre promise… Ainsi, c'est la transmission qui l'emporte toujours.

    On pourrait chercher là une ligne causale, en vain. Pourtant, c’est la «logique» même de la vie: éclatée mais non absurde; cohérente par endroits mais cassée dans l'ensemble, impossible à globaliser. Les failles qui cassent le jeu ouvrent d'autres jeux. Et lorsqu'on donne une totale cohérence à la faille de l'être, cela produit beaucoup de bêtises.
    Donc, Balaam veut bien maudire Israël (du moins il essaie: à trois reprises, il fait dresser sept autels et sacrifier bœufs et béliers), mais YHVH ne lui inspire que des paroles bonnes. Alors que, peu avant cet épisode et peu après, YHVH fulmine contre son peuple pour telle ou telle turpitude. En somme, avis aux grand naïfs: l'être-YHVH malmène les Juifs mais il les aime; inutile d'espérer le fixer dans sa colère; il y aura toujours en lui (il y aura toujours dans l'être) une parole bonne en leur faveur, "parce que" le point singulier qu'ils incarnent (tant bien que mal) est essentiel. Or comme on sait, dans certaines religions qui réadaptent la Torah à leur profit, l'idée maîtresse est que Dieu a maudit les Juifs pour toujours, à cause de leurs péchés; notamment du péché de ne pas entrer dans ces nouvelles religions. Lesquelles ont une façon de "fixer" le désir divin (alors que son désir est changeant comme la vie, modulé sur la vie) – qui leur fait méconnaître l'esprit de ce désir.
    YHVH menace souvent d'exterminer son peuple : c'est la façon qu'a eue ce peuple de dire son angoisse, sa peur d'être exterminé par des forces supérieures. Cette angoisse est restée actuelle, nourrie par la mémoire et par le refus de la mémoire; par la religion et par l'irréligion. Dans la Torah, la menace d'anéantissement est clairement dite par YHVH à Moïse, plus d'une fois. Plus tard, elle est dite – et nuancée – par des prophètes (Isaïe, Jérémie, etc.). A d'autres moments, comme dans l'épisode d'Esther, ou en plein XXème siècle, ou de nos jours, elle n'a même pas à être dite – par YHVH ou un prophète -, elle est là, clamée par la réalité, avec une force assourdissante, comme si l'être-parlant avait concentré toute sa force pour qu'elle soit dite et dévoyée. »[5]

    Tout cela signifie que la Torah a prévu que la singularité féconde du peuple juif induirait chez des nations le besoin de le maudire, ou d'en médire; qu’elle induirait la fameuse vindicte antijuive qui court le long des générations, et qui prend sa source bien avant les deux autres monothéismes. La Torah l'a prévu, et a mis en scène dans cet épisode, l’envie jalouse de  maudire ce peuple et la vanité de  cette envie ; non pas, encore  une fois, parce que ce peuple est parfait, mais parce qu'il transporte avec lui, dans son existence même, le travail d'une transmission d'être, d'un rapport à l'être qui intègre la faille, ce qui le rend indestructible puisqu’il intègre les catastrophes ; de cela témoigne parfaitement sa survie.

    Ajoutons quelques précisions.
    Lorsque Bilam part avec les gens de Moab (qui sont venus le voir avec des objets divinatoires), il a déjà deviné, à travers toutes les réticences de la parole divine qu’il a perçue et l'épisode de l’ânesse, qu’il ne part pas pour obéir simplement aux ordres de Balaq et pour maudire les Hébreux. Sans recours divinatoire, il a eu largement le temps de méditer sa mise en scène solennelle, et il connaît le résultat : bénir Israël. Sa divination est plutôt facile. Même si, avec l'épisode de l’ânesse, il témoigne d'un fantasme narcissique énorme : il pense maîtriser l'inconscient ; puisqu'il dit à l'ange divin qui soudain apparaît et lui reproche d'avoir frappé l’ânesse : mais je ne savais pas que tu étais la. Autrement dit, le fait que l’ânesse se soit coincée par trois fois ne l'amène pas à se questionner, alors qu'il l’a connue depuis toujours comme obéissante. Du coup, sa réponse est assez pataude : excusez-moi je ne savais pas que vous étiez là… Pour un homme inspiré, c'est un peu court.
    On peut dire qu’en fait Bilam poétise. Son premier poème est le simple constat que YHVH a béni Israël et que ce peuple ne se confond pas avec les autres, qu'il est en somme distingué, et nombreux ; c’est facile à voir.
    Il comprend d'avance (et cela aussi n'est pas difficile) que les deux prochaines tentatives de maudire ce peuple vont connaître le même sort : être  des  paroles positives. Donc il va clamer que YHVH ne change pas d'avis (par rapport à la première bénédiction, symbole de la bénédiction première faite au peuple hébreu, sur laquelle YHVH ne revient pas, et qui porte toute la transmission). Son second oracle est beau poétiquement, mais le message en est très simple : YHVH protège son peuple, et celui-ci « se lève comme un léopard, se dresse comme un lion, il ne se reposera qu'assouvi de carnage… Ce n'est pas une prévision audacieuse, quand on voit que la guerre est imminente, que ce peuple nombreux est déployé, impatient de conquérir sa terre promise..
    C'est dans le troisième oracle qu'il se lâche un peu pour conclure : qui te bénira sera béni, qui te maudira sera maudit (il s'agit du peuple hébreu)
    Et à la fin, après la rupture avec le roi de Moab ulcéré de n'avoir pas eu ce qu'il voulait, Bilam se libère et exhale poétiquement quelques prévisions : Israël écrasera les sommités de Moab, il vaincra Edom ; Amaléq est voué à la perdition, Canaan aussi… Bref, il a compris (ce dont Moab n’avait aucune idée) qu'il y a une alliance, qu'elle se transmet, que sa transmission est fondatrice de l'existence et de la survie de ce peuple ; que les autres peuples alentour n'ont pas cette transmission, qu'ils sont donc voués comme tels à disparaître.

    Puis c'est la réalité pulsionnelle qui reprend ses droits : les fils d'Israël vont avec les filles de Moab, qui les attirent dans leurs fêtes idolâtres, c'est la corruption ; le fléau s'abat sur le peuple hébreu, 24 000 morts. Ce que les hommes de Moab n'obtiennent pas, les femmes de Moab l'obtiennent. Ce que la guerre n'obtient pas, l'assimilation et la corruption y arrivent. D'où le fléau, ravageur – et purificateur, comme souvent dans ce texte.
    Et le fléau s'arrête quand le petit fils d'Aaron, Pinhas, transperce de son javelot un couple emblématique qui venait copuler jusque près de la tente sainte : un hébreu et une midianite. Auparavant, YHVH avait lancé à Moïse cet ordre fou et salvateur : prends tous les chefs du peuple et fais-les pendre au nom de YHVH à la face du soleil, pour que la colère divine se détourne d'Israël. Moïse se contente de demander qu'on tue tous ceux qui se sont livrés au culte idolâtre avec les filles de Moab et de Midiane. YHVH ne se rebiffe pas devant cet ajustement.


[1] . Nombres 22.

[2] . Nombres 22, 34. L'ange lui avait dit (v. 32): "N'as-tu pas vu que je suis sorti en Satan [pour déranger]".

[3] . Nombres 23, 7.

[4] . De l'ânesse qui parle (comme du Serpent qui parle à Eve, ou des collines qui dansent), de grands ratiocineurs se sont moqués. Ici, cette parole animale est une bonne métaphore de la lutte intérieure de Bilam entre son intérêt et les contraintes du symbolique. Lutte pathétique entre la soumission à Dieu et la haine du peuple "élu". Cette sorte d'amour haineux rend le Dieu même de Bilam ambivalent et tortueux.

[5] Extrait de nos Lectures bibliques (Odile Jacob, 2007), pp 207-209