Parasha de Nasso (Nombres, de 4,21 à 7,89)

    (Nasso veut dire lever, c'est le geste d’élever des personnes pour les compter, c'est-à-dire pour les confronter au nombre, dans la racine en hébreu est la même que le livre sfr, séfér, supposé recueillir la parole divine ; outre que le nombre est une variante du nom ; ici, on poursuit le dénombrement dans la tribu des Lévites.)

         Puis vient l'épisode de la femme soupçonnée d'adultère par son mari ; là, le Texte semble mettre en place une ordalie : le couple vient au Temple, fait une offrande, et le prêtre fait boire à la femme les eaux méarérim (racine ara, maudire), des eaux  amères chargées de malédiction en cas de trahison. Si elle a fauté, son corps s'en ressentira, et si elle n'a pas fauté son corps en sortira indemne. Autrement dit, on laisse à l'Autre, au divin, au mouvement du symbolique, le soin de décider.
    Certains sages auraient dit que c'est la seule loi de la Torah qui fasse appel au jugement divin, de façon directe. C'est inexact, car toutes les lois qui se terminent par « ani YHVH », "Je suis l'Etre divin", font appel au divin, elles s'y réfèrent explicitement : "Ne mets pas d'obstacle devant l'aveugle, je suis YHVH". Autrement dit, YHVH interviendra, il y aura acte en faveur de cet aveugle, et tu seras puni de cette perversité. De même, la loi qui prescrit de mettre la terre en jachère après la sixième année fait référence à l'intervention divine : "J'ordonnerai ma bénédiction pour vous, dit YHVH, la sixième année et la terre produira pour trois ans". Ainsi, tous les cinq ans, on se met volontairement sous le signe de l'intervention divine.
    Pourquoi des commentateurs maintiennent-ils que cette loi est la seule qui fasse appel au divin, et que toutes les autres lois relèvent du tribunal humain ? La plupart citent à l'appui de leur idée le fameux épisode du Talmud, entre Rabbi Eliezer et les autres rabbins, pour décider si tel four est kasher ou non. Rabbi Eliezer aurait fait appel à un miracle qui s'est produit par trois fois, la troisième étant une voix céleste qui déclare que « c'est lui qui a raison » contre eux. Et eux de répondre : «  Il est écrit que la Loi n'est pas du ciel » (en effet, il écrit dans le Deutéronome : ne dis pas qu'elle est au ciel, trop loin pour qu'on envoie quelqu'un l'y chercher, la parole est toute proche de toi pour que tu l'accomplisses.) Cette anecdote rabbinique s'est transmise parfois dans une certaine complaisance, qui fait oublier qu'un rabbin, fût-il grand, n'obtient pas coup sur coup trois miracles dont l'un est que le cours du torrent s'inverse, ou qu'une voix parle du ciel en sa faveur… C'est donc une fiction rabbinique pour inscrire dans la mentalité populaire que c'est le rabbin, ou le juge, qui doit décider. Il n’empêche que tout acte humain est ouvert à l'intervention de l'Autre, du divin, du hasard, du destin, de l'histoire.
     En l'occurrence, pour la femme supposée adultère, on compte simplement sur sa culpabilité : quand elle est coupable et qu'elle boit les eaux saintes (où sont dissoutes les cendres de la « vache rousse ») avec toute la solennité que la scène comporte, si elle est coupable elle en sera malade, et c'est cela la justice "divine". Si elle est innocente, elle traversera  l’épreuve comme une scène qui ne la concerne pas, puisque, de fait,  elle tente surtout de soigner le mari, car c'est lui qui est malade de jalousie. (L'offrande que le couple apporte s'appelle « offrande des jalousies »).
     Et c'est peut être la vraie fonction de ce rite : être un acte thérapeutique pour les maris qui tombent malades de jalousie.
     La complaisance fait dire à certains que le divin n'a rien à faire parmi les hommes, parmi les lois humaines. Mais selon la Torah, le divin est impliqué dans tout acte humain ; c'est logique puisque tout acte et toute parole ont une part inconsciente qui les ouvre sur l'être, donc sur YHVH, et sur toute la transmission des paroles qui s'en réclament.
    Il est vrai que cette complaisance, autour de cette anecdote comme de bien d'autres, accompagne la transmission par son effet consolateur : le divin peut bien cesser d'intervenir pour nous aider, on a au moins le texte, et on peut le travailler librement (sous le contrôle des autorités). De même, l'habitude de poser des questions pour le plaisir de les résoudre, fait aussi fait parti de la transmission et a pu l'enrichir.
    Revenons à la femme soupçonnée : j'ai dit que ce rituel est conçu comme un acte thérapeutique pour soigner le mari malade. Malade, il l'est, car si cette femme a fauté et qu'il n'a pas divorcé, c'est qu'il tient à elle, et qu'il souffre ; si elle n'a pas fauté et qu'il la soupçonne, il souffre aussi. Il est vraiment dans l'impasse, et c'est lui qu'il faut aider pour sauver le couple, ou plutôt le confronter à son destin. Cela dit, la femme  peut n'avoir pas fauté et très mal vivre ce rituel : être exposée au jugement divin, peut lui rappeler d'autres fautes, d'autres culpabilités, et elle pourrait mal s'en sortir. Ce n'est donc pas une pure et simple ordalie, c'est une épreuve pour l'un et l'autre, une épreuve où la femme se dévoue pour aider son homme parce qu'elle aussi est supposée tenir au couple. Elle accepte  d'exposer le couple à cette mise en examen singulière, où elle se tient « devant YHVH ». Le prêtre prend les eaux saintes, il y met du sable qui traine sur le sol  et il fait un serment : la fausseté, sois épargnée de ces eaux amères de malédiction, et si tu as fauté… (elle paiera dans son corps) ; la femme dit : « Amen, amen ». Le prêtre écrit ses malédictions et les efface avec les eaux amères qu'il fait boire à la femme, après avoir offert l'offrande sur l'autel
    Car il s'agit aussi de libérer l'homme de son « péché » (sic), pas seulement de sa souffrance. Celle-ci a pu le conduire, c'est souvent la cas des hommes jaloux, à être pour quelque chose dans la déviance de sa femme ; il n'est déjà pas pour rien dans cette dure épreuve qu'elle s'impose de par la Loi.

     Ajoutons que cet épisode est précédé de la loi suivante : « si un homme ou une femme a causé un préjudice à une personne, et par là, commis une faute grave envers Y HVYH, et qu'il se sente coupable, il reconnaîtra la faute commise, restituera l'objet du délit augmenté du cinquième, le tout sera remis à la personne lésée ». L'important ici est que la faute envers le prochain est comptée comme une faute envers YHVH. On le savait déjà par les Tables de la loi : voler est une faute envers celui qu'on vole, mais c'est aussi une violation de l'une des Dix paroles. De même, faire un faux témoignage, etc. Mais ici, il s'agit de tout préjudice envers son prochain ; de son peuple du moins, et c'est déjà beaucoup, car si on peut le faire avec le prochain de son peuple, on peut le faire avec le prochain tout court qui ne vous a pas nui. Ici se trouve un principe éthique essentiel : empiéter sur l'autre humain c'est piétiner le rapport à l'être. Il n'y a donc pas un respect de l'autre en soi, et surtout pas du que l'autre est une image de nous-mêmes, mais  parce qu'il soutient lui aussi un rapport à la l’être, comme nous, et que tous les rapports à l’être se tiennent et sont tenus par l’être divin.

         L'épisode est suivi de la loi sur les « nazir », ceux qui font un vœu d'abstinence en l'honneur de YHVH ; des contraintes précises et fortes leur sont imposées, comme s'il fallait qu'ils paient pour cette distinction factice, qui ne leur est pas demandée ; pour ce supplément de zèle.
    Puis vient la prière des Kohanim, des prêtres descendants d’Aaron faut, qui s'est transmise jusqu'à nos jours ; les mots de cette prière, ou plutôt de cette bénédiction faite par eux aux enfants d'Israël  sont intéressants : 1) que YHVH te bénisse et de garde 2) qu'il éclaire sa face vers toi et te soit bienveillant 3) Qu’il lève sa face vers toi et mette pour toi la paix.
    La première signifie le vœu que tu restes en rapport avec l’être ; que  ce rapport reste vivant pour toi, et que tu ne bascules pas vers le contraire, c'est-à-dire le rapport narcissique à l’être, où tu vois que toi et tes images ou tes idoles. La seconde appelle sur toi la lumière d'être et la bienveillance, quand tu se tiens face à l’être. La troisième est un vœu à ce que l’être apparaisse pour toi dans la paix et non dans la tourmente.
    La dernière phrase conclut : qu’ils (les prêtres) posent mon Nom sur les enfants d'Israël et moi je les bénirai. Rester en rapport avec le nom, avec l'appel d'être, ce n'est pas simple ; et les prêtres pourraient le rappeler ; c'est leur fonction initiale ; dont il arrive qu’ils abusent, comme tous les fonctionnaires. La lutte entre la fonction et l'inspiration ne les épargne pas.
     Tout le monde n’est pas dans la position de Moïse,  décrite ici en trois lignes : quand Moïse entrait dans la Tente du rendez-vous pour que YHVH  lui parle, il entendait la voix qui se parlait à lui de dessus le propitiatoire qui couvrait l'Arche de l'alliance, entre les deux chérubins, et c'est à elle qu'il parlait. La voix de l’être se parlait à lui. C'est dire que la voix était divisée, elle se parlait et lui parlait ; lui aussi était divisé, puisqu'il parlait à cette voix qui l'était. Cette division et le reflet de la faille ontologique.
    (Or quand un fonctionnaire, fût-il mandaté par Dieu, se prend pour le siège de la vérité, il se rabat sur lui-même, il n'est pas divisé, et l'Autre dont il se réclame est aussi compact ; c'est la racine même du fanatisme, religieux ou non.)