Pourquoi des djihadistes français ? (Article paru dans Marianne, 24 mai 2014)

        
    Les jeunes djihadistes français (et en fait européens) sont un symptôme. Leurs parents sont souvent sidérés, d’autant plus quand ils sont musulmans : de familles venues du Maghreb, désireuses de vivre à l'européenne, de prendre leurs distances vis à vis d'un discours religieux voire intégriste assez pesant et du mode d'être qui l'accompagne. Ils sont donc stupéfaits de voir leurs jeunes fils reprendre le flambeau de l'origine pure et dure. C'est compter sans l'écart des générations, écart qui peut tourner à la rupture quand les jeunes se mettent en tête de pourfendre les compromis et les « semblants » de leurs parents pour brandir une exigence de plénitude qui vire au fanatisme (surtout chez les convertis, encore plus avides de plénitude identitaire). Certains d'entre eux, même s'ils ne passent pas à l'acte, pourfendent la mollesse spirituelle de leurs parents et rejoignent le giron intégriste qui leur fournit une identité sans faille. Beaucoup, violents ou pas, sont abreuvés par des sites qui montrent l'ennemi "croisé" ou "sioniste" dans son horreur destructrice, « tueur d'enfants et de civils »… Mais le point crucial est le retour qu’on leur fait faire au Texte fondateur, au Coran, dans lequel les « gens du Livre », juifs et chrétiens, représentés aujourd'hui par l'Amérique, Israël, et un peu l'Europe, sont qualifiés de pervers, faussaires, injustes, traitres, etc. Certains leur citent des versets plus calmes, comme "Point de contrainte en religion" ou comme "Ne tuez pas l'homme que Dieu a sacré", mais c'est qu'ils vont voir de près dans le texte, ils vérifient, et ils trouvent : Ne tuez pas l'homme que Dieu a sacré sauf pour une cause juste. Quant au verset du libre choix, ils le voient encadré de violentes malédictions contre ceux qui font le mauvais choix. En somme, on manque cruellement d'une parole ouverte et libre concernant les fondamentaux de l'islam; et pour cause, ils sont recouverts d'un tabou, et toute remarque critique les concernant passe pour islamophobe dans le discours conformiste organisé, qui revient à imposer aux musulmans le même tabou, à les enfermer dans le cadre identitaire dont on décide qu'il doit être le leur (On voit même des juges de la République se référer au Coran pour arrêter leur décision…).
    Il y a donc un secret de polichinelle sur la violence fondatrice de l'islam envers les autres, violence qui, en fait, n'a rien d'extraordinaire : toute identité qui se fonde est prodigue en propos violents envers les autres. Mais avec le tabou et le conformisme imposés, cette violence reste indiscutée, et semble indépassable. Récemment, dans Islam, Phobie, Culpabilité (Odile Jacob), j’ai posé ce problème avec sérénité, en montrant que les djihadistes, les extrémistes sont au fond les seuls à crier une certaine vérité du Texte, portés par elle plutôt qu'ils ne la portent ; ils se shootent à cette vérité de la vindicte envers les autres, et même envers des musulmans, qu’il faut rappeler au droit chemin. Le livre est lu et circule bien, mais dans les médias officiels il a fait l'objet d'une vraie censure, celle-là même qu'il analyse, qui se trouve ainsi confirmée. Raconter ses méandres, ce serait décrire l'autocensure où nous vivons, où la peur pour la place est la phobie suprême : une réalité se juge d'après les risques qu'elle vous ferait courir ou les appuis qu'elle lui apporte.
    J'apprends que la police anglaise demande aux mères musulmanes d'empêcher leurs jeunes de partir combattre en Syrie; c'est touchant; tout comme l'appel français à la délation de jeunes suspectés de vouloir partir. Bref, n'importe quoi, plutôt que d'affronter le problème, (qui comporte aussi leur éventuel retour ; un vrai retour de bâton si on ne fait rien « faute de preuves » quand ils reviennent).
    Le problème c’est qu’un Texte fondateur est comme un être vivant : lorsqu'il se sent un peu lâché par les siens, il suscite des êtres « héroïques », des martyrs pour faire éclater sa vérité. Quitte à éclater le corps des autres. D'autres approches de cette « vérité » exigeraient un peu de courage de la part des élites qui  sont plutôt dans le déni : pour elles, il n'y a pas de problème de fond, il y a  quelques excités qui perdent la tête. Il ne faut pas qu'il soit dit que leur acte serait lié au Texte, si peu que ce soit. Le problème est bien voilé derrière des citations tronquées, des traductions édulcorées, témoignant, au fond, d'un certain mépris pour ce Texte et ses fidèles. On a donc un symptôme cliniquement intéressant : quand un problème se pose, et qu'il est interdit d'en parler, un nouveau problème se pose, celui de cet interdit. Puis un troisième : comment zigzaguer entre les deux ? Cela augmente le taux d’hypocrisie et de poses « faux-cul » au delà du raisonnable.