Parasha de Bamidbar (Nombres 1,1 à 4,20)

    
    Ce texte ouvre le recueil Bamidbar (« dans le désert »), qui est le quatrième de la Torah, le dernier à vrai dire, puisque le cinquième, le Deutéronome, qui clôt les cinq livres de Moïse appelés Pentateuque, est avant toute une reprise des appels de l’être divin.
    Dans cette Parasha, il s'agit de compter les enfants d'Israël ou plutôt ceux qui parmi eux sont aptes à la guerre, à partir de 20 ans, ce qui semble logique avant de faire route vers la terre promise pour la conquérir.
    Les Lévites, consacrés au service du temple, (et c’est déjà au lourd travail de le démonter et remonter à chaque étape), ne sont pas comptés avec le reste du peuple ; ils le seront séparément, puisqu'ils sont séparés du peuple, ils seront comptés non pas à partir de 20 ans, mais à partir d'un mois ; on considère donc que s'ils ont un mois (hodésh, même racine que « nouveau »), s'ils peuvent entrer dans le renouvellement de la vie, alors ils sont au service de l’être divin sans limite d'âge. Cela indique en passant que lorsqu'on est au service de l'essentiel, d'une recherche qui concerne le rapport à l’être, une coupure arbitraire à partir d'un certain âge ne fait pas sens.
    Les Lévites doivent entourer le Temple portatif, non seulement parce qu'ils sont au service de ce qui s'y passe et du lien entre ce lieu des sacrifices et le peuple qui les apporte, mais pour protéger le peuple de la présence divine, qui peut être explosive ; le protéger d'un contact trop direct. (Un contact direct comporte des risques d'identification, donc d'auto idolâtrie.)

         Mais l'articulation majeure entre le comptage des Lévites et celui du peuple se fait par les aînés : on compte le nombre des ainés parmi le peuple, et on compte le nombre de Lévites ; il se révèle qu'il y a 273 ainés restants , non « couverts » par les Lévites; pour chacun d'eux, il sera perçu une somme de cinq shekels et le total sera remis à Aaron pour le rachat de ces aînés. Autrement dit, par sa seule fonction, chaque Lévite rachète un aîné du peuple, et comme il en reste 273 auxquels ne répond et ne correspond aucun Lévite, ils doivent être rachetés directement. Cela rappelle que d'une part les aînés appartiennent à l'être divin, et que leur rachat s’impose pour les libérer du danger d'être les premiers, les plus exposés à l'événement d'être ; les protéger du risque d'être pris par l’être directement. D'ailleurs l'argent du rachat s'appelle Pidiome (racine :pada , signifiant l'acte d'épargner). Ce n'est pas de leur faute s'ils sont les premiers, mais puisqu’ils le sont, il faut faire quelque chose pour qu'ils soient épargnés, à cette place très exposée.
    L'idée est bien sûre plus générale : dans tout groupe, le premier qui dit une vérité est en danger, il est exposé à l'envie des autres, donc au rayonnement meurtrier et invisible qui émane d’eux à cause de cette distinction. La même idée s'applique à tout le peuple d'Israël, qui est l'aîné de YHVH, autrement dit : le premier à avoir révélé aux autres peuples cette divinité dans toute sa force ontologique, puisque YHVH c’est l’être qui fait être tout ce-qui-est. Ce peuple est donc d'emblée mis en danger du fait que cette place de premier le distingue. Et c'est pourquoi une tribu est prélevée en son sein, celle des Lévites, pour le protéger des secousses d'être trop violentes, de l'état agressif dans lequel  peuvent être d'autres peuples du fait de son apport. C'est le sens plus profond de la position, physique et psychique, des Lévites autour du Temple ; celui-ci symbolise la présence de l’être, mais l’être parcourt et traverse tout ce qui est, il concerne donc la façon d'être des autres peuples, notamment au regard de cet événement singulier, et singulièrement universel, qu'est le destin d'Israël. Une tribu est pour ainsi dire sacrifiée, consacrée à le protéger de l'intérieur, autour du Temple, contre les dangers qui peuvent venir de l'extérieur, contre les événements d'être lié au mode d'être des autres si ce mode d'être se crispe sur l'envie agressive envers les premiers ; elle le protège bien sûr aussi de lui-même, de ses fautes de ses manquements dans le rapport à l’être.
    Remarquons que l'ordre du comptage des aînés n'étant pas fixé d'avance, les 273 restants, qui sont rachetés par de l'argent et non par un Lévite pour chacun, peuvent être n'importe qui ; l'important est qu'ils soient « couverts ».

    Revenons au dénombrement du peuple. Il n'est pas dit à Moïse : comptez les gens du peuple à partir de 20 ans ; il est dit : levez la tête de tout l'ensemble des enfants d'Israël selon leurs familles, la maison de leurs pères, par le nombre des noms de chaque mâle à partir de 20 ans etc. et avec vous il y aura un homme pour chaque tribu, un homme qui soit la tête de la maison de ses père. Autrement dit ce que l’on compte, ce sont des noms, des appels ,car un nom c'est un fragment d'appel d'être, c'est ce par quoi on est appelé, par d'autres ou par l’être ; c'est ce par quoi on est appelé à être ce qu'on est capable de recevoir comme appel venant de l’être.
    Suivent alors les noms des représentants de chaque tribu, et chacun de ces noms est en deux temps puisqu’il articule le sujet nommé et le nom de son père ; ces noms sont si chargés de sens qu'ils en gardent une certaine beauté rythmique. Qu'on en juge : pour la tribu de Réuven, c’est  Elitsour bén Sédéour ; qui signifie : mon Dieu est un roc (éli-tsour) , fils de Champs de foyer (ou  fournaise : our ; Abraham a été tiré par YHVH du Our des Chaldéens. Pour la tribu de Simon, c’est Shloumiel fils de Tsourishadaï, qui signifie: ma paix c’est Dieu, fils de mon rocher c’est Shadaï (autre nom de YHVH), etc. On pourrait faire un petit poème de ces 12 noms d'hommes. Il y en a 12, car la tribu de Lévi est retranchée, mais celle de Joseph et double. (Et on parle d’hommes car il s'agit de combattants ; dans le Livre des rois, le texte n'hésite pas à donner pour chacun le nom de sa mère). Puis on annonce le comptage des combattants pour chaque tribu en ces termes, par exemple pour la tribu de Judah, il est dit : pour les fils de Judah, leurs engendrements selon leurs familles et la maison de leur père, par le nombre des noms, à partir de 20 ans tout apte à l’armée, leur nombre ce jour-là tribu de Judas et 74 600.
    
Le texte passe constamment entre le nom des nombres et le nombre des noms.

    Il faut aussi parler de la position ou plutôt de la disposition des tribus en marche autour du temple portatif. Chacune s'avance et quand avec son drapeau comportant des signes de la maison de ses pères. Toues sont autour du temple, mais disposer en un carré dont le temple et le centre. Aux quatre coins du carré, il y a la tribu de Judah, à l'est, la tribu de Réuven au sud, la tribu d’Ephraïm à l'ouest, et la tribu de Dan au nord ;  chacune comporte avec elle deux tribus, ce qui complète les douze. L'armée des Hébreux avance structurée par le tétragramme, entouré de son peuple, avec au centre du carré la tente d'assignation du tétragramme en question. On peut voir la le désir de symboliser l’être en marche, faisant mouvement vers le lieu d'être de sa promesse, de ceux à quoi il est promis par l’être dont il porte, en son centre, en son « cœur », le symbole littéral et formel.

    De sorte que cette paracha, qui ne demande rien d'autre que de compter les noms et d'être compté, est une sorte de bénédiction : Comptez par le nom, par le vôtre, par celui de vos pères et par le nom de l’être qui vous échappe et qui vous porte, et qui se nomme appel d’être. Compter n'est pas chose facile, du côté de l’être. La plupart savent compter des signes, monétaires ou autres, des signes distinctifs au niveau des apparences et du semblant ; ils savent compter du côté de l'avoir, mais du côté de l’être, il ne savent pas, ils n'en ont aucune idée ; ils peuvent même compenser ce non-savoir, cette ignorance de l'essentiel, par une enflure de leur moi. Pourtant, faire des choses qui comptent, avec lesquels les autres peuvent ou doivent compter, c'est peut-être l’essentiel; à la fois pour exister comme sujet (si vous-même ne comptez par vraiment à vos yeux, par notre ancrage dans l'être, quelle force de vie peut vous prendre en compte ?), et pour exister par l’être qui transmet ce désir d'exister, en tant que transmission d'être.

    On peut beaucoup bavarder sur le faite que tout cela se passe dans le désert, mais on le sait d'avance, depuis Abraham, l'essentiel se dit dans le désert, comme pour honorer le nom même de désert, midbar, qui inclut la racine de la parole, dbar. On peut même lire le titre de ce quatrième livre du Pentateuque comme ba-médabér : dans ce qui parle. Autrement dit, l’être est parlant dans ce qui parle ; et pour ceux qui peuvent l'entendre, ça compte. L’être est coextensif à la parole de l’être. Et l'on comprend qu'un des psaumes dise : Par la parole de l’être les cieux ce sont faits. Les cieux, cela s'écrit aussi comme : les noms ; mais c'est également le pluriel duel de sham, là-bas : le là-bas du là-bas, l'au-delà du là-bas est un effet de l’être et de sa parole.