Parasha de Béhar (Lévitique 25,1 à 26,2)

 

    On instaure ici un certain rapport à la terre, qui certes est « promise », au sens où l’on est appelé à la conquérir (car elle n’est pas donnée clés-en-mains, elle contient des habitants qui sont forts et qu’il faut vaincre, promesse et victoire étant portées par la confiance en l’être) ; mais comment être avec elle ? Dans la même dualité travail-repos introduite dès la Genèse : on la travaille six ans, et chaque septième année elle est mise au repos : "c'est un shabbat pour YHVH". La même expression que pour les hommes. On abandonne la terre, on ne la travaille pas, ce qui y pousse est offert à qui veut le prendre. 
    C'est là une prise de risque volontaire de tout le peuple (autrefois agricole essentiellement) : si la récolte de la sixième année ne suffit pas à tenir jusqu'à la neuvième année, une fois qu'on aura semé la huitième, ce sera une dure période. Comment qualifier ce suspens, cette entame volontaire, ce renoncement consenti dans l'exploitation de la terre ? C'est une façon de se confier au destin, au divin, au hasard. Une façon d’affirmer la présence de la terre nourricière et féconde, à travers l'abstinence, la privation, avec la confiance dans le fait d’être protégés. C'est en fait un renouement périodique de l'alliance avec l'être : (25,21) « J'ordonnerai ma bénédiction la sixième année pour qu'elle produise une récolte de trois ans ». Et si ce n'est pas le cas, cela ne veut pas dire que le peuple est rejeté; c'est simplement que la bénédiction n'est pas renouvelée cette fois là. De même pour les humains, le jour vide, le septième, voué à l'être et libre de tout travail, réaffirme l’alliance avec le temps divin, et souligne l'intensité laborieuse et créative des six autres jours, qui devrait être stimulée par cette entame.
    J’ai dit que c’est une « prise de risque », mais c’est aussi, en même temps, une ouverture sur l’être, sur ce qui peut arriver, sur notre capacité renouvelée de recevoir, de chercher d’autres possibles, d’autres issues ; on ne se met pas en jachère, c’est la terre qui se repose ; nous, on a beaucoup à faire, à quoi on ne pensait pas, quand on était enfermé dans sa routine.
    (Remarquons que l’ « année sabbatique », qui vient de là, et que les lecteurs protestants de la Bible ont relancée aux USA, est instaurée dans bien d’autres domaines.)  
    Or voilà que s'y ajoutent d'autres lois : chacun reprend possession de sont bout de terre après sept fois sept ans ; ceux qui  vendent leur lopin ont le droit de le racheter, l'année du Yovél, c'est-à-dire la cinquantième année. La terre ne doit pas être aliénée de façon irrévocable.

    Du coup, la valeur d'une terre, c'est celle des récoltes qu'on en tire jusqu'à l'année du jubilé.  Si on achète une terre et qu'on l'a transmet à ses enfants en héritage, après notre décès, les enfants doivent se la laisser racheter par celui qui nous l'a vendue. Il y a donc deux niveaux de transmission de la terre : le niveau factuel et celui de la transmission symbolique à long terme. Celui qui n'a pas de quoi racheter sa terre attendra le jubilé et en reprendra possession. Ce mot utilisé, ahouza, est le même que pour la terre d'Israël : elle est une possession pour ce peuple, c’est pourquoi il se la transmet, et cette transmission symbolique au fil des générations refonde et renouvelle la « possession ». C’est qu’en fait, et concrètement, elle n'appartient pas à ceux qui la possèdent : tous y sont des étrangers, installés sur la terre de l'être ; la terre appartient au divin. 
    En revanche, celui qui vend une maison située dans une ville murée, son droit de la racheter ne dure qu'une année; s'il n’en a pas usé, il ne peut pas la reprendre lors du jubilé. Mais ce n'est pas le cas si la maison est en dehors des murs. Ainsi, la dimension urbaine, définie et circonscrite, atténue la loi du rachat ; cette dimension est double : bâtiment et mur d’enceinte ; ce n’est plus vraiment « la terre ». 
    Ce qui est sûr c'est que pour celle-ci, la transmission symbolique prime sur toute transaction. On ne saurait mieux dire que cette terre est sainte, en tant qu’objet de la promesse et support de l’alliance. Du coup, quand le peuple en est exilé, – c’est prévu, et ce fut le cas fréquemment, y compris suite aux massacres qu’y ont mené les Romains qui l’ont même renommée Palestine car elle leur a trop résisté -, la terre reste objet de la transmission, objet du désir de transmission ; et comme celle-ci est ce qui refonde sans cesse le peuple, la terre devient l’objet du désir d’exister.
    
Pour le dire autrement, le rapport à la terre, défini par la transmission, médiatisé par le rapport à l’être, fait de la terre le fragment de « lieu d’être » qu’on se transmet le long des générations. De sorte que ce peuple est plus attaché à sa terre que s’il y était né ; son lien à elle va chercher aux racines par lesquelles la terre est un lieu d’être pour tout un chacun ; mais la plupart l’oublient car ils ne sont pas tenus ou tirés aussi fort que par ce fil de la transmission, qui est aussi celui du texte. C’est pourquoi il y a peu de chance pour d’autres peuples d’installer dans ce lieu leur souveraineté. (Simple exemple : jusqu’à présent, Jérusalem n’a été la capitale d’aucun Etat.)

     Voyons d’autres lois. Si ton prochain déchoit, il faut l'aider; l'aider à rester dans le jeu social, à ne pas en être exclu. De même si deux hommes font une transaction ils ne doivent pas se léser; l’un ne doit pas tromper l’autre ; le profit pour chacun doit venir de la richesse que dégage leur rencontre, ou qu'ils rendent possible, et non du fait que l'un est floué par l'autre. Le texte sait bien que l’appât du gain est tel, que l’un voudra gagner plus en trompant l’autre ; et le texte dit « non » ; sans illusion mais fermement. Tout comme il n’a pas d’illusion sur l’interdit de prêter avec intérêt aux gens de son peuple. Mais il le pose, et chacun en fera ce qu’il pourra. J’ai vu des cas où un homme religieux dit à son frère : « je ne peux pas te prêter, car la loi m’interdit de le faire avec intérêt ; et le faire sans intérêt serait absurde ».

    Une loi fait ici question : si ton frère se vend à toi faute de ressources "ne lui impose point le travail d'un esclave […] Comme salarié et comme hôte il servira chez toi jusqu'à l'année du jubilé". Après quoi il sera libre et retournera dans sa famille, recouvrer le bien de ses pères. Or il est dit ailleurs que si l'on achète un esclave hébreu, il travaillera six ans et la septième année il est libre. On fait donc la différence entre l'achat d'un esclave à un marchand et l'acte par lequel un homme libre se vend comme esclave à son « frère ».
    On apprend en passant, dans cette loi, que le « salarié » est une personne qui a été obligée de se vendre ; mais ici, elle peut faire appel à ses proches pour la racheter (de quoi réactiver les liens, ou les mettre à l’épreuve) ; et en ultime recours, elle a la liberté du Jubilé.

    Il est remarquable que l'année du jubilé soit signalée par le son du shofar le jour de Kippour. En même temps que les hommes se libèrent de la culpabilité accumulée, ceux qui se sont aliénés se libèrent de ce lien, ceux qui ont aliéné leur terre la récupèrent; il y a là comme  une recharge de liberté. D’ailleurs, c’est le mot d’ordre : « Vous crierez liberté (dror) pour la terre et pour ses habitants ». A chaque période de cinquante ans, on efface l'aliénation au manque, à la faute, à la perte; on reprend le départ, non pas à zéro : on repart de l'origine.