Parasha Aharé Mote (Lévitique 16 à 18)

    Le chapitre 16 est consacré au rite de purification du temple et d'expiation pour le prêtre et pour le peuple, rite qui se révèle à la fin du chapitre être celui de Kippour. C'est en conclusion du chapitre qu'on apprend que ce sera un jour solennel par an, au septième mois, le 10e jour que : « vous mortifierez vos personnes et ne ferez aucun travail… Car en ce jour il y aura propitiation pour vous afin de vous purifier de tous vos péchés, devant YHVH vous vous serez purifiés ». Cette phrase scande depuis des siècles le rituel du Kippour, où l'on a retenu essentiellement le jeûne (mortification) et la prière la veille et tout le lendemain.
    L'idée que la prière, et le récit du rituel originaire, remplacent celui-ci est une idée qui va loin : le récit où l'on s'implique corporellement remplace l'événement qu'il raconte, surtout quand cet événement est lui-même symbole d'une situation, celle où l'on essaye de se dégager de ses ratages, fautes, manquements envers soi-même et envers l'être dont on est une partie. Un pas de plus, et on touche à l'essence de la littérature : la fiction peut mettre en jeu la vérité de l'être en manque, alors même qu'elle ne fait que raconter, et non pas reproduire à l'identique une réalité qui de toute façon lui échappe, mais en captant avec des mots, dans le réseau qu'ils forment, ce qui déjà était en jeu dans telle situation critique.
    Mais venons-en au trait spécifique de ce rituel originaire. Outre les deux sacrifices, expiation et holocauste pour le prêtre et pour le peuple, il y a le fameux rite du bouc-émissaire : on tire au sort entre les deux boucs apportés pour l'expiation du peuple, l'un sera à sacrifier et l'autre portera les fautes du peuple vers une contrée solitaire, où il sera lâché, vivant, dans le désert ; le prêtre ayant placé ses deux mains sur la tête de ce bouc pour y transférer les fautes de tout le peuple.
    C'est la Torah qui a inventé ce rite du bouc-émissaire ; et l’on sait qu'au cours de l'histoire, c'est le peuple de la Torah, le peuple juif, qu'on a pris pour bouc-émissaire, au sens strict de lui faire porter les ratages et les manquements du groupe ambiant et ensuite le rejeter, l'envoyer au diable ; ce « diable » pouvant être un ghetto réel, une exclusion, ou un camp d'extermination. Il y a là une logique du retournement, typique des actes antijuifs depuis des millénaires : une façon qu'ont eu les peuples, ou plutôt leurs élites religieuses, politiques ou pensantes, de s'approprier des rites inventés par les Hébreux en les retournant sur les Hébreux comme pour se débarrasser de l'origine même de ces rites, et de ce qu'ils rappellent ; à savoir le manque à être intrinsèque aux personnes et aux peuples, la déficience incontournable, la castration qui fait renoncer à tout avoir ou à être le tout. Exemple emblématique : l'accusation de meurtre sur les enfants chrétiens lors de la Paque. La Paque, invention biblique s'il en est, commémore la sortie de l'esclavage sous le signe d'un sacrifice qui épargne les aînés. Autrement dit, les hébreux ont mis leur fête inaugurale, celle qui marque le début de leur devenir peuple, sous le signe d'un sacrifice qui épargne les enfants aînés. Et c'est justement l'accusation que leur retourne l'acte pervers inspiré par la vindicte antijuive : les juifs veulent le sacrifice des enfants, ceux des autres bien-sûr. Ont-ils été martyrisés ou exterminés dans les camps nazis ? Eh bien, ce sont les rescapés mêmes de ces camps, les victimes de la rage antijuive la plus folle, ce sont eux qui deviennent les bourreaux du peuple palestinien, avec une nette prédilection pour le meurtre des enfants (et on comprend qu’il y ait des Mohammed Mérah…); alors que c'est leur retour sur leur terre ancestrale et l'existence de leur souveraineté qui semblent inacceptables par ceux dont l'identité se définit pour ainsi dire, par le rejet radical de toute souveraineté juive.
    Cette tendance au retournement a des causes précises ( j'ai théorisé la chose plus cliniquement dans mon livre Perversions). Le rapport au peuple juif, chez ceux qui supportent mal son existence, est fondé sur une négation particulière qui s'appelle le démenti ou le déni (Verleugnung, c'est le terme introduit par Freud, quand il parle du déni de la castration féminine chez le fétichiste, qui ne supporte pas la béance du sexe maternel). Démenti de quoi, s'agissant du peuple juif ? Démenti de ce que j'appelle son hypothèse fondatrice, à savoir : il y a pour nous de l'amour dans l'être (en termes religieux : Dieu nous aime, même s'il nous inflige aussi de dures corrections). Pour ceux qui ne supportent pas cet amour de l'être et sa transmission qui ne cessent de faire exister ce peuple, il s'agit donc de le démentir, en essayant d’arrêter ce peuple, de le déloger de cette position symbolique, de le mettre aussi bas que possible dans les faits, ou en paroles si les faits résistent. De sorte que tout acte inspiré par la vindicte antijuive a forcément un caractère de déni, de démenti. (Il arrive même, aujourd'hui où être antisémite n'est pas bien vu officiellement, que l'on commette des actes antijuifs en niant qu'ils le soient. Il est même exigé de nier que des textes fondateurs musulmans soient antijuifs ; et prétendre le contraire peut même vous faire qualifier de raciste ou de xénophobe.) Contre toute cette tendance qui fonde un certain conformisme européen, la riposte principale c'est d'exister, de façon plus intense, plus brillante, plus ouverte, plus apte au partage avec les autres des richesses de cette transmission.
     Cela dit, le retournement lui-même se retourne : plus ils « tapent » sur l'existence de ce peuple, plus ils la renforcent ; plus ils ont besoin de taper dessus, plus ils le font exister. L'histoire du conflit au Proche-Orient est là-dessus éloquente : Israël s'est renforcé de la série des refus arabes de reconnaître son existence ; et déjà au départ, il a pris des forces dans l'anéantissement partiel qu'a connu le peuple juif pendant la guerre. Dire que le retournement se retourne, c'est dire simplement qu'il est continuel, comme un manège incessant, qu'il faut savoir intégrer à l'existence.

    Le chapitre 17 concerne l'interdit de faire des sacrifices en dehors du temple. Interdit de se fabriquer son petit temple personnel pour contacter le divin à sa guise. Comme d'habitude, la sanction ne fait que reformuler la faute : celui qui fait cela, qui fait donc un sacrifice sans l'apporter à l'entrée du sanctuaire, celui-là est exclu de son peuple. C'est à vrai dire le constat d'une réalité : ce sujet s'est lui-même exclu en se faisant son petit temple à lui. Façon de dire que cette transmission symbolique qui accompagne constamment l'existence de ce peuple et qui, en un sens, la refonde sans cesse, cette transmission ne peut pas se faire en solitaire, sans référence aux autres, et sans référence au lieu qui fonctionne pour les autres comme lieu de rendez-vous avec l'être divin, ou du moins avec son nom, son appel, ses rappels etc.

    Le chapitre 18 est consacré aux interdits sexuels, et c'est un véritable tour d'horizon des rapports incestueux ou incestuels, en vue de les interdire.
    Ces interdits sont introduits par deux idées : ne reprenez pas les pratiques de l'Égypte d'où vous sortez, ni les pratiques de la terre de Canaan vers laquelle vous allez. Suivez les lois de YHVH, car par elles, l'homme peut vivre. Autrement dit, ce sont des lois qui transmettent de la vie. Sous le signe de ce rappel, on peut mieux comprendre l'interdit de l'inceste qui est formulé avec toutes ses conséquences, énoncées dès la première phrase, verset 6 : que nul d'entre vous n'approche de ses proches parents pour découvrir leur nudité ; je suis YHVH.
     Aussitôt après cet énoncé général, vient le premier interdit : ne découvre pas la nudité de ton père et la nudité de ta mère, c'est ta mère, ne découvre pas sa nudité. L'énoncé est d'une simplicité biblique. S'il avait simplement dit : ne découvre pas la nudité de ta mère, car c’est ta mère, on en serait à une loi qui est là parce qu'elle est là, qui ne demande pas d'explication, « c'est comme ça », et c'est ce qui distinguerait les hommes des animaux. (Il n'empêche que des hommes très civilisés et intégrés dans les hautes sphères de la société se révèlent parfois incestueux, tout en présentant les caractères usuels de l' « humanité »). En mettant dans la même phrase l'interdit sur le père et sur la mère, et en privilégiant la référence à la mère, le texte signifie clairement : ne jouis pas du corps d'où tu viens ; et secondairement, ne touche pas à la nudité du père car elle est impliquée dans celle de la mère pour ta conception. Le texte pose donc fermement l'interdit d'une transmission régressive, où il y aurait des boucles qui repasseraient par l'origine ; la transmission est orientée vers l'avenir donc vers la sortie de là d'où l'on provient, c'est-à-dire de la mère. En ce sens, on peut dire que l'interdit de l'inceste est un acte de foi, foi dans l'être et dans l'avenir, plutôt qu'un acte motivé, raisonnable. (Beaucoup d'ethnologues ayant cherché en vain la raison de l'interdit de l'inceste n'ont pas pu faire mieux que de le poser comme fondement de la société. Or l'interdit de tuer est aussi fondamental : si l'on tuait les gens au coin des rues n'importe quand, il n'y aurait pas de société. Donc la trouvaille ethnologique, sur ce point, s'arrête net sur elle-même.) Il ne s'agit pas, dans cet interdit, de fétichiser la mère ou d'en faire un absolu ; ne dénude pas ta mère parce que ton père la dénudée ; c'est cela que signifie : c'est ta mère. Autrement dit, ne remonte pas vers ton origine charnelle pour y placer ta jouissance. (Ceux qui veulent à tout prix connaître le donneur de sperme qui a servi à leurs parents, couple stérile, pour les concevoir, pourraient y réfléchir, à ce besoin de remonter à l'origine charnelle pour mieux la « connaître », et que rien n'en échappe).

    La plupart des interdits qui s'ensuivent sur les proches parents proviennent de celui-ci par contagion. Par exemple : ne touche pas à la femme de ton père, (même si elle n'est pas ta mère) car c'est la nudité de ton père, laquelle a touché la nudité de ta mère ; etc. Il s'agit d'exclure tout ce qui accomplit ou qui rappelle le retour au corps maternel dans son intimité. Même quand c'est lointain : ne découvre pas la nudité de la sœur de ton père, ni de la femme du frère de ton père, ni de la femme de ton frère, pour la même raison transitive.
    Ce chapitre 18 s'offre donc un vrai balayage des rapports interdits, tous réductibles à l'interdit sur la mère.
    Dans la foulée, il énonce d'autres interdits sexuels qui ne s'y ramènent pas. Par exemple, ne pas coucher avec une femme et avec sa sœur pour ne pas créer de rivalité ; ne pas s'accoupler avec un animal ; ne pas sacrifier un de ses enfants en offrande à Moloch. Et le fameux interdit : ne pas coucher avec un homme comme avec une femme. Là encore, la formulation est complexe. Le texte aurait pu dire : un homme ne doit pas coucher avec un homme. S'il évoque la femme, c'est qu'il ne veut pas qu'un homme joue le rôle d'une femme, ou passe pour une femme dans le rapport sexuel. C'est donc l'abolition d'une différence que le texte veut combattre. Cela peut déplaire à ceux qui aujourd'hui confondent l'égalité et l'effacement de la différence, notamment de celle qui est fondatrice de la transmission humaine. Mais le texte voit plus loin.