Élections et peur

    
    Le résultat de ces élections locales (mars 2014) est d'une portée bien plus grande qu’on ne le dit. Bien sûr, une claque pour le pouvoir en place ; mais le fait qu’elle lui soit donnée par ceux-là mêmes qui l'ont élu, il y a deux ans, prouve qu'un grand nombre de personnes ont pris leur étiquette politique, leur identité idéologique, et  l'ont arrachée pour s'en mettre une autre, censée être à l’exact opposé. Des foules entières qui s'identifiaient de gauche ont voté Front National. Il est probable que leur acte soit tout autre chose qu'une adhésion à ce parti ; et que le tabou qu'ils ont brisé ne soit non pas de dire oui à ce parti, mais de dire non à ceux qui agitent ce parti comme une menace, un moyen de pression pour imposer leurs vues ; non à ceux qui croient (ou qui feignent de) détenir la vérité du seul fait qu'ils en dénoncent le négatif que serait ce parti. C'est cette manipulation, dont beaucoup de gouvernants, de médias et de «penseurs » ont abusé, qui en a pris un coup. Manipulation très tentante : quand on tient en main le symbole de l'Erreur, c'est comme si on détenait la Vérité ; ou pire : on détient le moyen de forcer les gens à s'aligner sur vous, faute de quoi ils sont dans l'erreur. « Attention ! ce que vous dites rappelle le Front national !vous n’allez quand même pas voter pour ! », C'est ce chantage permanent que beaucoup ont balayé, non sans souffrance : des personnes interviewées, qui ont dit qu'elles votaient à gauche depuis des décennies et que là elles ont voté FN, ne semblaient pas dire : Eh bien oui, nous entrons dans l'erreur et nous l'assumons. Elles signifiaient quelque chose de plus précis et de plus simple : vous qui êtes au pouvoir, et qui n'avez d'existence que parce que nous vous l'avons donnée, eh bien on vous la retire ; et pour mieux marquer ce retrait, on va donner nos voix à vos pires ennemis ; sans peur d'être insultés par vous puisque votre valeur, et celle de vos insultes, c'est nous qui vous la donnions ; si on vous la retire, vos insultes (nous traiter de fachos, de pro-nazis etc.) n'ont plus de valeur.
    Or, chacun sait que dans ce pays, la plupart ont peur de passer pour quelque chose – qui ne serait pas correct. Et les supposés corrects abusent de cette peur, ils l'instrumentent pour réduire les autres au silence, sous une menace non formulée mais toujours là ; sous la pression d'une censure qui ne dit jamais son nom mais qui est implacable parce qu’elle est intégrée, devenant une auto-censure.
    Certes, c'eût été mieux si ces personnes avaient voté contre le pouvoir en place et pour autre chose que le FN. Mais vu la pression de la censure et du chantage, elles n'avaient sans doute pas d'autre choix.