Parasha de Tazria’ (Lévitique 12,1 à 13,59)

    
    La racine de ce mot tazria’ c'est zéra’ qui veut dire semence. ; donc, de quoi faire progéniture ou descendance. Il s'agit de la femme qui a conçu et qui enfante ; de la femme qui a été ensemencée. Lorsqu'elle accouche d'un garçon, « elle restera 33 jours dans le sens de sa purification ». A aucun moment il n'est dit qu'elle est impure ; elle est en cours de purification jusqu'à ce que, au 33e jour elle apporte de sacrifice au temple, l'un pour l'holocauste, l'autre pour l'expiatoire ; après quoi quand le prêtre aura accompli ces deux sacrifices, « elle sera purifiée ». C'est une façon de symboliser le retour de couches, la frontière entre la femme en couches et la femme qui en est sortie, et qui peut entrer en relation. « 33 », c’est-à-dire trois unités et trois dizaines, c'est le minimum pour marquer le chiffre trois dans l'ordre des unités et dans l'ordre des dizaines. (Ce serait fou d'aller chercher du côté des centaines…) Pourquoi ce chiffre trois ? Il y a tant de raisons qu'on peut se dispenser de les dire. Par exemple, il y a la femme, l'enfant et le père ; ce serait de l'ordre des unités ; et il y a la femme, l'enfant et Dieu ; ce serait de l'ordre des dizaines. Si l'on rassemble les deux ordres cela fait 33. Pour une fille c'est le double ; ce n'est pas une sanction, c'est que le texte intègre l'idée qu'il y a deux femmes en jeu, la mère et la fille. Ce n'est pas rien, d'inscrire une fille dès sa naissance, dans le devenir femme  et le devenir mère.
    Des traditions affirment que pour mettre au monde du féminin, une femme est plus éprouvée (plus secouée, plus exposée à divers « déchirements » nerveux). Il y a quelques raisons à cela : si elle accouche d’une fille, l’épreuve de ses rapports à sa mère peut être plus présente, plus pressante En outre, elle peut se douter inconsciemment qu’elle met au monde une rivale ; que l’épreuve de l’entre-deux-femmes qui l’attend ne sera peut-être pas facile, et c’est source d’angoisse ; raison de plus pour lui laisser plus de temps.
     Quand elle est rétablie, il y a deux sacrifices ; l'un, un agneau pour l’holocauste, est donc offert au titre d'une perte totale, d’une consumation achevée ; l’autre est une tourterelle pour l’expiatoire. La raison en est simple : l'holocauste s’impose, car elle aurait pu y passer tout entière ; et l’expiatoire, car elle a pu fauter par prétention en se prenant pour la source de vie ; ou en ayant des postures mortifères.

    Le reste du texte est consacré aux personnes chez qui se révèle une atteinte sur la peau ; une atteinte visiblement grave, qui va plus profond que la peau. C'est ce que le texte appelle une tsa-ra-‘at. On peut y lire tsar, la détresse ; et ra’, le mal ; somatisation sur la peau d’une détresse maléfique. Fréquemment, on traduit par lèpre, ce qui témoigne surtout du fait que le texte s'est écrit à une époque où les conditions de l'hygiène étaient précaires, et où sans doute, la lèpre était l'atteinte la plus redoutée. Mais gardons le terme d'atteinte (néga’).  Si une personne est atteinte dans sa peau de façon profonde, et si l'atteinte n'est pas identifiable à des formes bénignes, elle est impure, ce qui signifie qu'il ne faut pas la toucher, et qu'elle-même ne doit pas toucher,  d'autres personnes, ni bien sûr des choses saintes. Si une personne est atteinte sur un mode qui témoigne d'une détresse maléfique, il ne faut pas que cette atteinte se propage, et il faut respecter cette personne dans son isolement. L’atteinte lui est venue de son rapport à l’être, intérieur ou extérieur ; il faut la laisser réparer cette atteinte en posant qu’elle ne doit pas la transmettre : elle porterait ( l’)atteinte à d’autres. On ne parle pas de soins ; s’il y en a, il est évident qu’elle n’en est pas privée ; mais l’accent est mis sur l’arrêt du contact avec l’autre ; impur ne veut pas dire autre chose. Une personne touchée par une atteinte suspecte – et sans doute contagieuse – devient intouchable pour un temps, par toute personne ou par toute chose sacrée ; le temps que l’atteinte perde de sa virulence et change de nature.
    Qui est chargé d’en juger ? le prêtre, puisque c’est lui qui gère les lieux et les objets sacrés, ayant rapport au sacrifice. Or en un sens, la personne atteinte est elle-même objet d’un sacrifice mystérieux, et  n’est pas en mesure d’en offrir un au temple. Le préposé aux sacrifices doit suivre son cas. Dire que « le prêtre la purifie », quand l’évolution est favorable, c’est simplement dire qu’il la déclare pure, c’est-à-dire apte à reprendre contact avec les autres et avec l’Autre.
    Curieusement, cette logique de l’ « atteinte » vaut également pour les étoffes, les trames, les textures (et on le verra plus tard, les lieux d’habitation).
    Dans ces cas, si la texture persiste à être corrompue, on la brûle (geste minimal du sacrifice), ou on la détruit (s’agissant d’un mur, par exemple, ou d’une maison).
    Le texte commence par parler de tsara’at et se poursuit en ne parlant que d’ « atteinte » ; l’atteinte lisible à la surface étant signe d’une atteinte plus profonde, sur laquelle le texte, avec raison, se garde bien d’opiner.

    Il y a clairement ici une portée symbolique de l’ « atteinte » au corps, à la peau, et de l’attention à lui porter. S’il y a une réponse matérielle, on la lui apporte, bien sûr ; mais s’il s’agit de l’atteinte pour laquelle il n’y a pas de réponse directe ? Son convoqués dans ce cas les rapports aux autres et à l’Autre sous le signe du suspens ; une sorte de remise à zéro, en vue d’un autre commencement, en attendant que d’autres possibles apparaissent. C’est une remise en question de tous les contacts avec le semblable et avec le divin. Un homme coupé de tout contact charnel  est dans une épreuve, une solitude limites. Reste le contact par la parole. Invitation majeure à ce qu’on nommerait aujourd’hui une psychothérapie, une thérapie par la parole, qui déplace le champ de lisibilité vers l’âme, en tant qu’elle porte le corps, et que dans ce cas elle l’a mal porté, ou elle a eu trop de mal à le porter ; ou elle a eu trop mal pour le porter sans accrochage.