Parasha Shémini (Lévitique 9,1 à 11,47)

    
    Shémini
veut dire le huitième : après avoir fixé Aaron et ses fils au seuil de la Tente du Rendez-vous pendant sept jours et sept nuits, le huitième jour, Moïse les appelle, ainsi que les Anciens. Il dit à Aaron de faire son sacrifice d'holocauste (un bélier) et son sacrifice d'expiatoire (un taurillon), et de demander au peuple d'apporter son sacrifice. Cette fois, c’est aux trois niveaux des sacrifices : un bouc pour expiatoire, un veau et un agneau pour l'holocauste, un taureau et un bélier pour les pacifiques ; avec en outre une oblation pétrie d'huile. Et Moïse ajoute : "car aujourd'hui YHVH se montre à vous" (va se montrer). C'est proprement l'annonce d'une vision collective. Ils apportent tous les animaux du sacrifice et "ils se tiennent devant YHVH" (9, 5). Ce n'est pas rien, de se tenir devant l'être, c'est-à-dire devant le possible à l'état pur.
    Puis Moïse ordonne qu'Aaron opère les sacrifices et expie (obtienne agrément) pour lui et pour le peuple. Ce qui fut fait, selon un rituel précis, notamment l’aspersion par le sang animal du pourtour de l'autel. (Ce qui laisse entendre qu'avec toutes ces bêtes, ce sang, ces cendres, ces feux, etc. il fallait beaucoup de monde pour prendre soin du temple ; pas moins d'une tribu, en effet, celle de Lévi.)

    Trois gestes majeurs interviennent dans ce rite. Le premier c'est l'acte de faire fumer (haqtir) des parcelles de l'animal sur l'autel; le second, celui de "balancer" (hanif) devant YHVH telle partie de l'animal ; le troisième "geste", lui, est plus abstrait, il est lié au mot kapér, au vœu de recouvrir la faute, de se libérer de son emprise, même si elle est encore là, quoique recouverte ; c'est l'acte d’obtenir expiation pour elle. On sait que kapér – recouvrir ou recouvrer – c'est l'objet même du Kippour, jour d'expiation, et par extension, jour de pardon. Faire fumer, c'est transformer une parcelle de corps animal en senteur, encens, parfum "agréable" à l'être divin : signe visible du fait qu'une partie du vivant animal alimente le feu divin en douceur. Quant au balancement, il réfère sans doute au geste de suspension oscillatoire entre l'humain et le divin, comme pour faire lien, tout en marquant la précarité de ce lien.
    Il faut se rappeler qu'on a ici deux ordres, celui du sacré (du divin) et celui du peuple (profane, humain) ; ils sont bien séparés, mais il y a des choses qui les relient, des choses qui font lien et même alliance : la parole, et le geste du sacrifice, de l'offrande, du balancement etc.
    Après les sacrifices, Aaron tend les mains vers le peuple et le bénit (9, 22), puis Moïse et Aaron rentrent dans la Tente du rendez-vous et en sortent pour bénir le peuple. Alors (v. 23), la gloire de YHVH se fit voir au peuple tout entier. En quoi consiste cette vision ? "Un feu s'élança de devant YHVH et dévora sur l'autel l'holocauste et les graisses. Le peuple vit cela, poussa un cri, et ils tombèrent sur leurs faces".
    Si l'on entend cet évènement comme un symbole, une métaphore d'un moment précis dans le rapport entre humains et divin, il signifie que ce premier sacrifice, (car c'est le premier, en tant qu’inauguration même des fonctions du temple), ce sacrifice initial est ancré dans le feu divin. Et qu’en somme, l'origine des sacrifices est un feu dévorant, un feu de l'être, auprès duquel on sacrifie à la fois pour reconnaitre ce feu et pour s'en protéger.
    
A vrai dire, dans la Torah, et plus largement dans la Bible, toutes les paroles et les demandes que fait au peuple l'être divin impliquent un sacrifice ou une offrande, c'est-à-dire un prélèvement sur votre propre jouissance pour la transférer vers l'être, vers le feu de l'être ; y compris l'offrande, qui est aussi un prélèvement, posé ou déposée à la face de l'être en témoignage de reconnaissance. Il n'y a pas une seule "demande" divine, pas une seule "mitsva" qui ne soit  de cet ordre. Prenez l'observation du Shabbat, elle implique de se poser, et de poser sa journée (expression que l'on utilise dans le monde du travail pour dire que l'on prend congé), d'offrir sa journée en offrande à l'être divin et en même temps de renoncer à toutes sortes de choses qui pourraient donner une certaine jouissance mais qui, au regard de celle-là, sont posées comme secondaires. Prenez cette autre demande essentielle : "Devant l'aveugle, ne mets pas d'obstacle" ; elle aussi implique un renoncement au plaisir vaguement pervers qu'on peut avoir de rendre les choses plus difficiles pour quelqu'un qui ne « voit » pas les tenants et aboutissements d'une situation, de la lui rendre impraticable, pour l’écarter, par exemple. Cette demande implique de renoncer à aggraver le handicap d'une personne, quelle qu'elle soit, pour le plaisir de se sentir mieux exister.
    Donc, toute parole à accomplir ou à penser, au niveau du rapport à l'être, c'est-à-dire à l'infini des possibles, réfère à l'être en tant qu'il comporte un feu éternel, infini, qui parfois dégage une lumière (celle des paroles inspirées, ou celle des actes créateurs).

           Et il n'est pas question que qui que ce soit prétende maîtriser ce feu ou s'en servir ou le prendre et le manipuler. Or c'est ce qui arrive aux deux fils d'Aaron, Nadav et Avihou, qui prennent chacun son encensoir, qui y mettent du feu (on en déduit qu'ils ont prélevé ce feu sur l'autel où le feu divin est descendu) et qui y mettent l'encens pour apporter cette offrande devant YHVH. Là, on a un paradoxe : leur acte, qui peut paraître relever d'un zèle excessif, et qui est surtout inconscient, consiste à prendre dans le feu sacré et à l'offrir. Mais si on prend dans le feu sacré, et qu'on prétend l'y ramener, cela devient un "feu étranger". Ce qui relevait de l’être, ils l’ont fait passer dans le champ de l'avoir, de leur avoir, pour prétendre ensuite le ramener à l’être. Ils ont voulu que l'encens de leur offrande soit, avec son feu, dans la plus grande proximité possible avec le feu originel, comme pour être, eux, le plus près possible du foyer ; et ça les a consumés. C'est dire qu'il n'y a pas "le plus près possible", que c'est une posture impossible, invivable. En revanche, il y a une frontière entre les humains et le divin, qu'il faut apprendre à gérer, à intégrer, à penser, y compris en acte.
    La remarque de Moïse à Aaron devant cet événement est elle-même à double sens, comme pour honorer le paradoxe. Il lui dit : "c'est là ce qu'avait énoncé YHVH en disant : par mes proches je me sanctifierai et à la face de tout le peuple je serais honoré". Est-ce à dire que YHVH affirme sa sainteté en dévorant ceux qui se rapprochent beaucoup trop de sa flamme au point de vouloir y mettre la main ? Ou est-ce à dire que c'est par le rapprochement, c'est-à-dire le sacrifice (Qorbane) tel qu'il doit être fait, que YHVH entend être sanctifié devant tout le peuple ? En tout cas, Aaron ne dit mot.
    S'ensuit un subtil dialogue sur la possibilité pour les prêtres de manger leur part des sacrifices alors qu'ils sont en deuil. Cela signifie que les médiateurs (les prêtres) n'ont pas à porter leur deuil pendant leur fonction ; comme si de porter toutes les fautes du peuple était  déjà un "endeuillement" suffisant pour n'avoir pas à être mêlé à leur deuil personnel. Mais le deuil lui-même, comme tel, devant cette mort, est affirmé par Moïse : "et leurs frères, [c'est-à-dire] tous les enfants d'Israël pleureront la brûlure que YHVH a faite." Il y aura donc un deuil pour Nadav et Avihou ; d'ailleurs, dans les rites de lamentations, par exemple ceux qui commémorent la destruction du Temple, le 9 Av, certains poèmes sont rythmés par cette phrase : "qu'ils pleurent la brûlure que l'être divin a produite". La destruction du temple est assimilée à cette brûlure, pour les enfants d'Israël. Autrement dit, l'impossibilité de communiquer concrètement, physiquement, avec le feu des sacrifices est assimilée à une brûlure. L'absence de la brûlure symbolique est une brûlure réelle, ressentie collectivement.

    Puis le texte de la Parasha définit ce qu'il est permis de consommer et ce qui ne doit pas l'être. J'ai déjà montré  (dans Lectures Bibliques) l'importance des deux critères retenus, ou plutôt de leur existence. Par exemple, pour les mammifères, il faut qu'ils aient le pied fendu et qu'ils soient ruminants. Pour les poissons, il faut qu'ils aient des nageoires et des écailles. Comme si les animaux éminemment consommables devaient être marqués par deux traits distinctifs ; façon de dire qu'ils sont porteurs d'une division, voire d'une séparation mais qui fait lien ; un lien qui s'incarne en eux. C'est là une variante du véritable culte de la différence, c'est-à-dire de ce qui porte essentiellement des symboles forts, à savoir, le fait qu'ils marquent non seulement une séparation mais ce que j'appelle une coupure-lien.
    
Il ne faut pas manger de l'indifférencié. D'aucuns peuvent rétorquer que le homard n'est pas indifférencié ; mais voilà, il n'est pas tombé sous la différence énoncée par le Texte comme support de la transmission. Donc, ne pas en manger, c'est prendre part à cette transmission symbolique porteuse de différences à faire vivre, y prendre part en la rattachant périodiquement à ses points fondateurs.