Sur les événements d’Ukraine


Que de fausses évidences

    Il fallait bien qu'un jour ou l'autre les deux « pestes » totalitaires qui  imprégnaient le pays, la brune et la rouge, finissent par dire qu’elles se haïssent, – de cette haine irréductible qui oppose les semblables ; même si dans leur épreuve de force, elles entraînent, chacune derrière elle, une masse de gens qui ne demandent qu'à vivre en paix.

     20 février. J'ai eu la chance d'être à l'étranger quand la crise a éclaté : quand le président pro-russe a pris la fuite et que la passionaria ukrainienne est revenue. Comme j'ai côtoyé des gens qui travaillent à Kiev, d'autre qui habitent à Moscou, cela a quelque peu nuancé la ritournelle qu'on entend ici et que je connaissais d'avance : les forces de la liberté ont pris le pouvoir et veulent que l'Ukraine rejoigne l'autre bloc, celui de la liberté, l’Europe. Je comprends que certains en aient assez d'une sphère dirigée par les Russes et préfèrent une sphère dirigée par… l'Allemagne. D'abord, cela met de la nouveauté dans leur vie, et la nouveauté est précieuse, ell fait appel à des forces cachées qu'on a en soi et qu'on découvre à l'occasion. Bien sûr, par en dessous, la réalité est plus dure. Un régime inféodé à Moscou est renversé par une sorte de coup d'Etat qui ramène au devant de la scène des tenants de la liberté, mais aussi des zélotes de l'Ukraine fondamentale, pronazie et antisémite. Ce paradoxe a pu produire des situations cocasses, puisque pour le 1er mai, risquaient souvent de défiler côte-à-côte les vétérans de l'armée rouge et les collabos meurtriers. Signe que le pays n'est pas seulement divisé en deux, l’Est voulant l'Est, et l'Ouest voulant l'Europe. La nappe souterraine pro-nazie ne se limite pas au parti d'extrême droite ; s'il y a plus d'un million de juifs liquidés par balles dans le sous-sol du pays, les forces qui ont fait cela ne sont pas volatilisées ; le nazisme n'a été vaincu que militairement, pourquoi ses adeptes auraient-ils renoncé à transmettre leurs valeurs ?
    Dans la propagande d'ici, on dénie ce fait en annonçant qu'il n'y a pas là-bas un danger pro-nazi. Mais qui parle de danger ? On caricature l'idée pour mieux la réfuter. J'ai même vu qu'on a interviewé le rabbin de Kiev, qui a dit : il n'y a pas d'antisémitisme. Aurait-il dit le contraire, qu'il n'aurait pas dormi tranquille le lendemain. Autre figure du paradoxe, la déléguée européenne distribue le soutien place Maïdan sur l'estrade même où des orateurs viennent demander le départ des juifs d'Ukraine. 

    L'Europe et l'Amérique d'Obama soutiennent à fond ce renversement de régime, avec l'hypocrisie qu'il faut pour paraître convaincu que c'est un mouvement de liberté, que c'est une vraie révolution démocratique (démocratique elle l'est sans doute, en partie, mais il arrive que le démos démocratique comporte un ver dans le fruit, une tendance totalitaire, non plus rouge, mais brune ou verte). 
    Nous verrons bien ce que cela donnera ; ainsi va souvent le jeu de la vie, les bonnes choses viennent avec les pires, et il n'y a pas à choisir l'un des deux camps quand on n'a pas de gros besoins de s'identifier.
    On a donc deux flux opposés, pour ne pas dire deux totalitarismes; l'un à composante russe avec beaucoup de soviétisme, l'autre à composante démocratique avec beaucoup de restes nazis Entre les deux, ou plutôt empiétant sur l'un et l'autre, une masse de gens qui veulent vivre et n'ont que faire du soviétisme ou du nazisme; leur aspiration vers l'Europe est un certain ras-le-bol de l'histoire qui les a pris en tenailles, entre les deux dictatures. 

    La Russie aurait bien voulu garder l'Ukraine sous sa houlette, mais puisque c'est impossible, elle peut accepter toutes sortes de choses, pourvu que l'Ukraine n'aille pas à l'OTAN. Or l'OTAN ne fait rien pour alléger sa pression, et cesser de croire que la Russie est un danger planétaire.
    La question de la Crimée est plus complexe, car ce qui compte pour les russes, là-bas, c’est d’abord de garder leur base militaire, leur sortie vers la Méditerranée. Tout comme ce qui compte le  plus pour eux en Syrie, c'est leur base navale en eau profonde, qui peut accueillir gros navires et grands sous-marins. Curieusement, les médias européens présentent l'appui de Poutine au régime syrien comme une simple alliance de deux méchants, donc comme allant de soi. Encore une mauvaise évidence qui échappe à la discussion. On évoque rarement l'intérêt stratégique, d'autant plus clair que la Russie se sent visée par les fusées de l'OTAN, pointées sur elle (et prétendument sur l'Iran).
    Poutine, comme tout despote intelligent, met en avant les intérêts légitimes de son pays. Avait-il vraiment besoin de déployer la force en Crimée ? Le Parlement de la péninsule aurait voté de toute façon l'indépendance en vue du retour à la Russie. Ce qui est remarquable, c'est l'aspect « coup pour coup » du jeu : le Parlement ukrainien fait son coup de force ? Le Parlement de Crimée fait le sien et organise un vote encore plus vite que les ukrainiens.
    Cette affaire illustre au moins une chose : celui qui, en Europe , notamment en France, prétend comprendre un évènement grâce à ce qu’on lui en dit dans les médias, risque fort d’être dérouté ou de se tromper. Pour ma part, devant les massacres en Syrie, je ne comprenais pas l'obstination des Russes à soutenir Assad. C’est plus clair si l’on voit que Poutine mène un jeu politique "normal", c'est-à-dire machiavélique, visant surtout à obtenir ce qui est possible pour lui, et ce qui arrange son pays. L'Europe aussi d’ailleurs, mais en affichant la vertu, et l’amour de la liberté, au risque de présenter Ioulia Timochenko comme un Mandela ukrainien; alors que les dirigeants européens savent bien qu’elle brasse des milliards, souvent par escroquerie, qu'elle paie des lobbys, comme tant d'autres, pour arriver à ses fins. 
    En somme, on s'est monté (ou on a feint de se monter) la tête des deux côtés, alors qu'au fond, chacun des deux joueurs ramasse la mise qui lui revient, avec ses intérêts, mais l'un en montrant sa mauvaise humeur, et l'autre en déployant son élan vers « la liberté ».

    17 mars. Depuis, la Crimée a voté par référendum son rattachement à la Russie. C'est l'occasion de voir encore comment  certains prennent parti, très fermement, et ils réarrangent les choses pour que le parti qu'ils prennent, aussi connu d'avance que l’issue du référendum, semble objectif, allant de soi. Or quand l'immense majorité de la population décide ce rattachement, et ne le fait pas sous la pression des armes, que peut-on y redire ? 
    Toute cette affaire révèle le narcissisme, la susceptibilité à fleur de peau des deux côtés. Les pro-Europe ont fait pression pour virer le pouvoir pro-russe, qui méritait d'être viré ; mais ce faisant, ils croyaient pouvoir inclure toute l'Ukraine dans l'Europe, comme quelque chose qui va de soi, alors que, outre la Crimée où presque tout le monde se sent russe, une moitié de l'Ukraine n'est pas vraiment partante. Poutine a riposté avec la raideur des despotes, ici redoublée par l'idée qu'on se moque de lui ; et ça, même des moins paranos que lui n'apprécie pas du tout. On l’a dit, il a joué au coup par coup : vous voulez une consultation dans trois mois ? Je vous la fais en un mois… Vous voulez forcer les ukrainiens pro-russes de l'Est à baisser la tête ? Je viens à leur secours… 
    Cela dit, y a-t-il des changements possibles dans  l'histoire collective, ou dans une situation ponctuelle, qui ne passe pas par le coup de force et un minimum de pression, pour ne pas dire de violence ? (Encore que ce qui s'est passé jusqu'ici né entraîner aucun massacre.)
    Plus profondément, il fallait bien qu'un jour ou l'autre les deux « pestes » totalitaires qui  imprégnaient le pays, la brune et la rouge, finissent par crier leur antinomie – cette fameuse haine irréductible qui oppose les semblables ; même si dans leur épreuve de force, elles entraînent, chacune derrière elle, une masse de gens qui ne demandent qu'à vivre en paix.