Parasha de Tsav (Lévitique 6,1 à 8,36)

Parasha de Tsav (Lévitique 6,1 à 8,36)

Il s’agit de l’ordonnancement des sacrifices et offrandes, y compris concernant les prêtres Aaron et ses fils.

Le mot tsav « ordonne » est plus connu par le substantif mitsva de son verbe tsavé ; mitsva, qu’on traduit souvent par « commandement » et qu’il faudrait plutôt penser comme une demande. La demande émanant de l’être signifie que ça demande, autrement dit : il faut ; cela signale un manque. Il est demandé de faire certaines choses, comme pour réparer la partie du manque à être qui est réparable ; et si on ne les fait pas, si on les ignore, si on ne les interprète pas d’une façon ou d’une autre, le manque risque de s’aggraver et l’on peut être en manque de façon grave ; être en manque de vie, de santé, de succès, etc. ; être mal, être mal en point, d’une façon ou d’une autre.

Remarquons que ce peuple hébreu est dans le désert, sous la conduite de Moïse, et que la question de sa subsistance matérielle n’est pas posée : il y aura la « manne », la nourriture problématique venue du « ciel », qui est donc là, disponible. La traversée du désert est nourrissante, au sens simple du terme. Ainsi le texte se préoccupe uniquement de la subsistance spirituelle ou symbolique. Et c’est sur ce fond qu’il nous déroule la mise en place des sacrifices, des variations précises sur l’acte de donner, de consacrer, de dépenser quelque chose (un animal, une offrande d’huile et de froment, dont on n’a pas à se demander d’où ils viennent ; il les faut, c’est tout).

On s’intéresse donc à la dépense nécessaire quand on est en manque, dépense non pas pour rien, mais pour garder le contact avec l’espace de l’Autre, le lieu de la sainteté ; pour maintenir vivant le rapport à l’être, en n’étant pas trop déficient. Si on est trop déficient, il faut faire la dépense nécessaire pour produire ces objets sacrés qui s’appellent des sacrifices. Et ce, en vue de se décharger de ses fautes, conscientes ou inconscientes. L’humain est ici envisagé sous l’angle presque exclusif de la faille, la faute, la déficience, la culpabilité, le ratage, le conflit avec soi-même ou avec l’être, et surtout l’exigence de trouver un passage, un acte réparateur qui rétablisse l’être-pacifique.

Il faut mesurer l’ampleur de ces textes, d’apparence technique, implicitement consacrés à cette épuration de soi que, non seulement on oublie, mais dont on a aucune idée, jusqu’à ce que la crasse s’accumule et que cela produise un malêtre profond, voire de vraies maladies.

Si l’on y pense, cela suggère presque un bilan quotidien du genre : qu’est-ce que tu as encore raté aujourd’hui ? Qu’est-ce que tu as fait de travers ? Quelle trahison de toi-même as-tu encore supportée ? Quelle crispation narcissique as-tu encore maintenue ? Quelle bêtise ou quelle veulerie as-tu encore perpétrée ?

On sait que les prophètes hébreux, Isaïe, Jérémie et d’autres, ont violemment réagi contre cette obsession des sacrifices, ou plutôt contre le fait que le symbole prenait la place de ce qu’il devait symboliser : l’acquittement du sujet ; lequel se sent sauvé quand l’animal meurt à sa place, et continue ses turpitudes en même temps que ses sacrifices.

Mais il est sûr que tout un noyau de juifs ont dû en avoir assez de cette pression sacrificielle, et ont rallié avec enthousiasme l’idée que le sacrifice d’un seul suffirait (idée fondatrice du christianisme) ; tout comme une parole de foi pouvait suffire à inscrire une castration symbolique, une ouverture du cœur, sans circoncision réelle.

La logique de ce texte ne va pas dans ce sens ; et l’on y pointe minutieusement chaque geste du processus d’expiation. Certes, après la destruction du Temple, le transfert du sacrifice animal à la parole (étude et prière) est une belle trouvaille, mais qui laisse le problème intact, et pour cause, il est insoluble : on peut continuer d’être injuste ou indigne tout en faisant ses prières. Il n’y a pas de place d’où quelqu’un puisse vous garantir la moindre authenticité. C’est bien pourquoi on multiplie les instances qui prétendent la garantir ; elles garantissent surtout ceux qui les occupent.

Rien d’étonnant donc, si ce texte s’occupe de l’expiation des prêtres eux-mêmes ; eux qui assurent celle des autres, sont prévus pour en avoir aussi besoin. Les agents de la purification doivent aussi s’expliquer avec leurs manques et leurs ratages, leur proximité à l’être plus ou moins grande. (On verra que deux fils d’Aaron, saisis de zèle, sont brûlés par le feu divin).

Rappelons d’abord qu’un feu continuel doit brûler sur l’autel, et que les bêtes offertes en holocauste (‘olah) doivent s’y consumer toute la nuit. Comment les hébreux maintenaient-ils ce feu pendant tous leurs déplacements ? Imaginez l’autel, toujours fumant pendant qu’on le déplace ; on se déplace avec un feu divin et de l’encens prêts à servir pour l’expiation. D’aucuns parleraient d’une obsession expiatoire; pourtant si vous abordez aujourd’hui quelqu’un dans la rue, ou au travail, en vous posant la question : qu’est-ce qu’il est en train d’expier à son insu ? Ce ne serait pas vraiment incongru. Quel est son point de souffrance ? Quel est le point où ça le brûle ? Quel est aussi son point de contact avec l’Autre, avec le feu divin, s’il en a un ? Eh bien, ces sacrés Hébreux se déplaçaient et campaient autour de ce point là, qui était matériel, incarné ; ce point de rapprochement avec l’être sous le signe de leurs manques ou de leurs excès, de leurs souffrances ou de leurs succès. Ils se déplaçaient avec un lieu de sainteté et d’expiation mobile.

De l’holocauste, il ne reste rien que les cendres à déplacer selon un rite précis (le prêtre change de vêtements, etc.). En revanche, ce qui reste du sacrifice expiatoire, du sacrifice de culpabilité (asham, qu’on traduit souvent par sacrifice délictif), les prêtres le mangent, c’est leur part.
Signalons qu’il y a quatre types de sacrifices : l’holocauste, l’expiatoire, le délictif, le pacifique (ce dernier pouvant être motivé par un remerciement, un vœu etc.). Dans tous les cas, c’est un hommage à l’être divin. Il y a aussi l’offrande que l’on dépose (minha, racine nah : repos, position). De l’holocauste, il ne reste rien que les cendres à déplacer selon un rite précis (le prêtre change de vêtements, etc.). En revanche, ce qui reste du sacrifice expiatoire, du sacrifice de culpabilité (asham, qu’on traduit souvent par sacrifice délictif), les prêtres le mangent, c’est leur part.

Puis on décrit (chapitre 8) la consécration d’Aaron, avec ses fils, devant toute l’assemblée. Outre l’onction de tout le Temple et de ses objets, le revêtement d’Aaron et de ses fils, il y a le taureau à sacrifier pour l’expiatoire, et le bélier pour l’holocauste ; puis le bélier pour l’investiture ; Moïse y prend du sang pour le mettre sur le lobe de l’oreille droite d’Aaron, sur le pouce de sa main droite et sur le gros orteil de son pied droit ; idem pour ses fils. Cette cérémonie complexe vise à constituer le Temple et chacun de ses objets, ainsi que les animaux sacrifiés et l’offrande, en objets sacrés, chargés de sainteté.

Et ce geste étonnant : on asperge d’huile sainte et de sang du sacrifice les vêtements du prêtre et de ses fils qui, au départ, étaient immaculés. Façon d’affirmer qu’aussi purs qu’ils soient, ils sont marqués par les taches, les fautes qu’ils sont chargés de transférer ou d’expier. Et pour l’inauguration, ils sont assignés à rester jour et nuit au seuil de la Tente du rendez-vous, pendant sept jours; cette demande qu’il leur fait, Moïse la ponctue de ces mots : « Vous garderez la garde de YHVH et ainsi vous ne mourrez pas ». Ils doivent garder ce qui appelle à être. Il est assez clair, en effet, que ceux qui doivent porter et transférer des fautes vers le feu divin, sont en danger de mort; et qu’il faut au moins cela pour qu’ils soient épargnés. Ils doivent eux-mêmes expier, c’est-à-dire être épurés des fautes qu’ils transportent pour qu’elles soient consumées.

Qu’est-ce que garder ce qui doit être gardé, sinon poser son corps comme témoin du fait qu’il y a quelque chose à garder sacré ; et qu’il y a un lien à sauvegarder.

En somme, on ne se sort pas facilement de la culpabilité, de la reconnaissance ; et rétablir le lien perdu avec l’Autre est complexe. C’est tout un travail ; c’est justement l’autre face du travail, la première étant vouée à gagner sa subsistance.