Parasha de Vayqrah (Lévitique 1,1 à 5,26)


Comment se faire désendetter ?

        Ce texte donne les premières lois concernant les sacrifices; et pour cause : une fois le temple dressé, son fonctionnement pour le peuple touche aux sacrifices et aux offrandes. De fait, dès qu'on entre dans le temple, on a devant soi l'autel des sacrifices. Autrement dit, se présenter au temple, c'est apporter sa faute, son manque, sa culpabilité et le projet de l'expier, de la transférer, de s'en libérer.
    Or ces fautes et cette culpabilité concernent le rapport à l'être, YHVH; donc le rapport à votre propre vie en tant qu'elle touche à quelque chose qui la dépasse et qui la porte (l'être). Dans cette pensée de l'existence, une importance particulière est accordée à la culpabilité et à son traitement.
    Culpabilité, moins envers le prochain qu'envers l'être : quand vous êtes en faute par rapport à vous-même, à votre vie, en tant que vous avez un rapport à l'être qui vous porte et vous dépasse, alors l'idée du "sacrifice" ou plutôt du rapprochement s'impose (sacrifice, en hébreu, c'est rapprochement) : le sujet se rapproche de l'être dont la faute l'a éloignée. Cela ne veut pas dire qu'il doit être constamment collé au divin; mais la faute consiste à ignorer le rapport à l'être.        Parfois, elle concerne aussi le prochain en tant que l'être est impliqué dans le rapport au prochain. Par exemple, si un sujet transgresse l'appel : ne mets pas d'obstacle devant l'aveugle, cette faute concerne son rapport à l'être. Du reste, cette loi (ne mets pas d'obstacles…) se ponctue dans le Texte par : je suis l'être (ani YHVH). Cela se comprend : la victime est en partie absente, l'aveugle ne vous voit pas vu mettre l'obstacle devant lui. Cela s'entend symboliquement, bien sûr. Beaucoup de gens sont inconscients, et on leur met des pièges qu'ils ne voient pas, on exploite leur aveuglement pour les détruire. Donc, une telle transgression a lieu à la face de l'être, et doit être expiée, si son auteur ne veut pas en être marqué à vie. De même, un délit de convoitise envers l'autre transgresse l'une des Dix paroles. Ou un délit de faux témoignage. Il y a beaucoup de fautes qui impliquent le prochain, mais qui sont d'abord des fautes envers l'être divin.   
    C'est dire que ce lieu d'expiation, d'élimination, de transfert des fautes va fonctionner à plein temps. Car c'est le lieu où le sujet doit rétablir son agrément par l'être, c'est-à-dire son désir d'exister. C'est d'ailleurs ce que dit le texte dès le verset 3 : L'homme présente l'animal sans défaut, au seuil de la Tente du sanctuaire et il est précisé : "Pour son désir à la face de YHVH". Certains traduisent "de son plein gré" : il ne manquerait plus que ça, qu'un homme soit forcé par un autre, sur le seuil, à présenter son agneau ou son taureau. Le terme hébreu c'est lirtsono, racine : ratsone, qui veut dire désir, agrément. On apporte un sacrifice, un rapprochement pour être agréé, pour mobiliser dans l'être un certain agrément, sachant qu'au regard de l'être on a été "désagréable". Le texte promet cet agrément : "Il posera sa main sur la tête de l'animal [à offrir en holocauste, autrement dit l'animal qui sera entièrement brulé] et il sera agréé pour obtenir expiation. Le mot, c'est kapara, recouvrement. La faute ne disparait pas, mais elle est recouverte, refoulée, rachetée (il n'y a pas d'effacement : le couple perte/rachat s'inscrit). Le résultat de cet holocauste est la combustion d'une odeur agréable à YHVH. C'est donc un feu signifiant que c'est agréable à l'être; que l'être est assez apaisé pour agréer le sujet fauteur. Le mot qu'on traduit par "combustion", ishéh, pourrait lui-même se lire feu de l'être. Donc, le feu ou plutôt la fumée à quoi se réduit l'animal consumé constitue un souffle d'apaisement pour l'être divin. C'est logique : la faute est transférée sur la bête, celle-ci l'incarne, et la faute se consume avec elle. Remarquons que le sang de l'animal immolé est versé sur l'autel avant la combustion; "le sang c'est la vie" (ou plutôt le néfésh c'est-à-dire l'âme-corps), et cela ne se brûle pas.
    Il y a aussi l'oblation, la minha, offrande de fleurs de farine arrosées d'huile avec de l'essence. Il s'agit de faire fumer son "mémorial" sur l'autel, toujours pour obtenir la senteur agréable à YHVH. Disons que le souvenir ou le rappel de ce manque rejoindra le feu divin. La faute doit passer par le feu divin.
    Aucune oblation offerte ne doit être fermentée, et les jus (mielleux) ne doivent pas entrer dans ce feu, mais peuvent être présentés en offrande.
    Il y aussi les sacrifices dits des "pacifiques" (shélamim, pluriel de shalem ou shalom); et les sacrifices "expiatoires" qui ne relèvent pas de la même pratique que les cent de l'holocauste qui concernent notamment les fautes commises sans le savoir et dont on prend connaissance. Les fautes commises envers le prochain ou envers le collectif, ce sont les juges la justice qui doivent les régler, et non les sacrifices.
    Et lorsque des prophètes ont crié que YHVH "en a assez des sacrifices", ils signifiaient par là non pas que le traitement de cette culpabilité soit inutile, mais qu'il passe au second plan la culpabilité – l'injustice envers les autres atteint un seuil critique.
    Gérer sa culpabilité existentielle par des actes de rapprochement avec le divin passe au second plan par rapport à la réparation des injustices envers les autres.
    Autrement dit, un homme ne peut pas se tenir debout face à l'être, avec une certaine dignité, ne serait-ce que pour apporter son offrande, s’il n'a pas une certaine dignité dans son rapport aux autres. La brisure de la loi narcissique devient un préalable dans le rapport à l'être; si par loi narcissique, on entend celle où le sujet prend l'autre comme pur instrument de sa jouissance, et refuse de se mettre à sa place (tout en gardant la sienne) dans le partage des évènements qui surviennent. C'est dire qu'un individu ne peut pas être avec le divin sans être avec les autres dans un rapport de dignité et de justice. Car le rapport à l'être concerne surtout la transmission de la vie digne, et le rapport aux autres concerne sa mise en pratique; sachant que les deux rapports se recoupent.
    À propos de ruptures de la loi narcissique, un psaume énonce : les sacrifices à Dieu sont une âme brisée. Des fautes envers le prochain qui concernent l'être divin sont évoquées à la fin de ce texte. Par exemple : "si un individu commet une faute grave envers YHVH en déniant à son prochain un dépôt ou une valeur remise entre ses mains". Cela revient à faire un faux serment donc à transgresser l'une des Dix paroles puisque le serment est fait "à la face de l'être", et qu'on aura donc invoqué le nom de l'être en vain. Le texte dit : quand il aura "péché", c'est-à-dire reconnu sa faute, et quand il l'aura réparée en restituant l'objet dont il a nié la possession, en ajo
utant le cinquième de sa valeur, alors il pourra faire un sacrifice pour son délit.  Nombreuses sont les fautes où, en même temps, le divin et le prochain sont impliqués.
    Parmi les fautes impliquant l'autre, mais qui sont des fautes envers l'être, il y a d'autres transgressions des Dix paroles, par exemple le respect des parents. C'est un fait, quiconque parle à ses parents avec mépris, de façon systématique, est "malade" il n'a pas d'autre appui, dans son origine, que lui-même. Donc, atteinte narcissique grave, idolâtrie de soi-même, etc. Or, une telle personne n'est pas en mesure d'apporter un sacrifice pour payer sa faute. En un sens, elle est elle-même sacrifiée, elle se fait payer à elle-même, par des souffrances, des douleurs, des ratages, cette faute envers soi-même, envers l'être, et envers l'autre. La Torah a prévu que les parents, dans ce cas, trainent le fils ou la fille devant les Anciens pour lui faire entendre une parole autre; et en cas de refus absolu, l'exécuter. L'histoire dit qu'on n’a jamais vu un tel cas, et pour cause : de telles personnes s'exécutent elles-mêmes à feu doux, à petites doses de mal-être jusqu'à ce qu'un jour elles se réveillent et aillent se faire désendetter au centre "psychothérapique" – avec sacrifice ou avec l'épreuve de la parole.