Parasha de Péqoudé (Exode 38,21 à 40,38)

    
    Péqoudé
, c'est aussi bien les fonctions, l'ordonnancement, la distribution des différents éléments du Temple portatif : on poursuit ici le récit de sa construction, commencée dans le texte précédent, mais il semble qu’on tient à bien distinguer les niveaux : entre le dire divin adressé à Moïse, répercuté par le dire de Moïse aux Hébreux, spécialement aux artistes, et le faire, l'acte de faire chaque élément concret, qui est porteur de symboles précis et intenses. En somme, puisque le divin, c’est l’être, il est dit que ce doit être fait, ce dit est transmis à tout un peuple, et un jour c'est fait : tout le temple est livré à Moïse selon la série exhaustive de tous ses éléments ; on pourrait presque dire en pièces détachées, qu'il doit lui-même monter, mettre en place, – depuis le tabernacle de la tente du rendez-vous jusqu'au bassin d’airain ou Aaron et ses fils doivent se laver, avant de revêtir les vêtements eux-mêmes confectionnés de main d'artiste, et d'être oints d'une onction qui les consacre de génération en génération, serviteurs de YHVH. (Le verbe kahén qui correspond au mot hohén signifie servir ; et le service en question concerne la gestion des manques et des fautes de chacun dans son rapport à l’être, donc à la vie, et non dans son rapport au prochain : si vous avez volé un bien à votre prochain, il faut le lui rendre car un bœuf en sacrifice ne rachète pas le vol.)

    À l'analyse que j'ai faite antérieurement (voir Lectures bibliques, chapitre Le temple portatif), j'ajoute quelques remarques. Cette histoire de temple originaire peut sembler dépassée à beaucoup d'esprits lucides ; pourtant, il en reste des traces très fortes dans les lieux de culte, hébreu ou non ; notamment, les deux autres monothéismes en sont marqués. Demandez à un chrétien le pourquoi de l'encensoir, ou de quoi procède le chœur de son église, il y a toute chance qu'il ne saura pas remonter au tabernacle de Moïse et au petit autel d’or de l'encens, voué à ce que ce soit bon au souffle (et pour cela on y brûle un mélange d'aromates dont il est interdit d'imiter la formule, il faut que cet encens soit unique) ; il signifie le vœu que le souffle de l’être soit apaisé, non furieux contre les êtres endettés que sont les « pécheurs », c'est-à-dire tout simplement les gens qui sont dans la culpabilité parce qu'ils s'en veulent de ce qu'ils sont, de ce qu'ils ont fait. (Ce vœu que le souffle de l’être soit bon inclut le vœu que votre souffle le soit ; que vous vous sentez bien, que vous n'êtes pas trop suffoqués par ceux que vous ne pouvez pas sentir.) De même, dans la tradition chrétienne, Jésus vient remplacer d'un seul coup tous les sacrifices du Temple, en prenant sur lui tous les manquements. Côté islam, un simple détail suffit : le mot qodésh (saint) qui caractérise le temple portatif, (qodésh pour YHVH), ce mot se retrouve dans le nom arabe de Jérusalem, Qods ; (et dans le nom de brigades extrémistes qui s'appellent carrément Baït al Miqdas, soit le nom hébreu du Temple de Salomon, réplique amplifiée du temple portatif ;  brigades qui se donnent pour but de reconquérir la ville pour la restituer à sa « vraie » sainteté, celle de leur  religion.) Certes, d’aucuns diront que ce lieu est saint pour l’islam car Mahomet l’a survolé en montant au ciel, étant parti Médine ; mais justement, s'il a tenu à faire ce détour , c'est que ce lieu était déjà sanctifié par le Temple hébreu, même en ruines ou absent,  toujours en tant que réplique du sanctuaire de Moïse.

    En fait, l'idée même d'un lieu où la présence de l’être est convoquée par des hommes et des femmes qui voudraient être, plus ou moins, en règle avec leur vie et leur destin qui ne cesse de se dérégler, cette idée hante notre époque contemporaine, en dehors de toute religion : que cherche l'œuvre d'art actuelle sinon à produire une ouverture sur l’être, qui mette les sujets, autant qu'ils le peuvent, en contact avec la création ; avec la création du monde, c'est-à-dire avec le monde en tant que création permanente impliquant la lutte sans fin des pulsions de vie et de mort, des forces bénéfiques et des forces destructrices ; sachant qu'on passe des unes aux autres, qu'il y a du bien qui tourne mal et du mal dont on arrive à faire un bien, quand on s'y prend… mieux.

    Lorsque les « Enfants d'Israël », artistes et artisans en tête, apportent toutes les pièces du temple à Moïse, il constate que le travail a été bien fait, c'est-à-dire selon ce qui est dit dans la parole qu'il a transmise. Alors il les bénit. C'est dit en trois mots : Moïse les bénit. On n'en sait pas plus ; certains récits édifiants, qu'on invente pour se faire plaisir, précisent : il leur a dit : que la présence divine soit avec vous. Tenons nous en plutôt à ces trois mots : il les bénit -  qui disent en mode indirect deux ou trois mots qu'il a pu leur dire ; par exemple : vous êtes bénis pour YHVH ; ou bien : vous serez bénis. Cette parole n'a pas besoin d'un contenu ou plutôt, elle est elle-même son contenu : « béni » signifie que l'être est bien disposé envers vous, ou que votre position est bonne dans le rapport à la l’être. C'est presque un constat : vous êtes béni ou pas. Si quelqu'un vous bénit, cela veut dire qu'il fait le vœu que vous le soyez ; et beaucoup prennent ces vœux pour une bénédiction, alors que ce sont seulement des vœux, provenant d'une personne plus ou moins considérée, qu'on suppose elle-même « bénie ». Être béni  concerne  votre lien à l’être, qui se  décline  dans votre existence. Or la seule façon de communiquer avec votre mode d'être, dépend de ce que vous faites ; de ce que vous faites de votre être, et aussi de ce qu’on vous a fait. Certains ne s'en remettent pas, de ce qu'on leur a fait, et se coupent ainsi le passage vers  l’être-autrement ; ils restent fixés à tel événement, qui peut avoir été traumatique, mais dont souvent ils font eux-mêmes l'équivalent d’un traumatisme, en le coupant des autres possibles.

    Donc, faire le tabernacle, le Michkane, c'est faire un certain nombre de choses qui concernent le rapport à l’être. Si on les examine, comme nous l'avons fait, on voit qu'elles font de cet espace un lieu d'acquittement perpétuel, répondant ainsi à l'endettement perpétuel où le sujet est vis-à-vis de soi-même et des possibles  qui s’ouvrent à lui, que souvent il ignore.
    Certes, personne ne pense aujourd'hui (aux temps antiques non plus) qu'il suffit de venir au temple avec une bête à sacrifier pour que soient transférés sur elle les manquements et les pulsions destructives du sujet. Pourtant, cet acte est donné comme un symbole de tout ce qui pourrait être fait pour que le sujet se mesure à son manque à être, son  endettement existentiel, et qu'il soit rappelé à l'essentiel : à l’être créatif, à la création du monde. Car si le monde est insuffisant à lui-même, c’est encore plus vrai du sujet, pour peu qu'il soit conscient de son existence, de ces conflits, de ses impasses, et qu’il sente le besoin de « recontacter »  la création. Or la fabrication même de ce tabernacle rappelle la création du monde, ne serait-ce que par le nom de l'artiste auquel il est fait appel, Bétsalél, qui signifie littéralement : avec l'ombre du divin[1]. Et l'on sait que dans la Genèse, l'humain (hommes et femmes) a été créé, c'est-à-dire amené sous le signe de la création, par l'effet de la parole et de la pensée, avec l'ombre (ou à l’ombre) du divin, c'est-à-dire avec quelque chose qui résulte de la lumière et qui appelle à la lumière.

    On apprend ici que ce Temple a été érigé « le premier jour du premier mois de la seconde année » de la Sortie d'Égypte. L'érection du temple, si elle a duré un jour, a donc dû impliquer toute la tribu des Lévi, avec l'aide du peuple. Cela se passe la seconde année : comme si  on ne pouvait pas compter à partir de la première pour mettre en place ce  processus complexe d'entrer dans la loi par la voie la transgression, ce projet radical de réparation permanente, qui d'emblée prend la mesure de ce que l'humain a de foncièrement irréparable, ce qui n'enlève rien au mérite ou à l'outrecuidance de ces réparateurs attitrés. Si l'humain est irréparable, raison de plus pour essayer de le réparer.
    Sur l'ordre du montage, il y aurait beaucoup à dire. D'abord la Tente bien sûr, puisqu'elle doit abriter l'ensemble  (c'est une indication divine), puis en premier, on place l'Arche qui contient le pacte d'alliance, le « témoignage »  ; puis la table avec pains à deux faces, puis le chandelier dont on allume pour la première fois la « flamme de toujours », puis l'autel de l'encens, devant l'Arche, comme pour apaiser la fureur des transgressions, puis l'autel des sacrifices, puis la cuve pour les  abblutions des prêtres. (Je vous laisse le soin d'interpréter l' « installation » ; sachant que le mouvement des acteurs en fait partie, et qu'elle se projette plus tard dans un temple bâti, et plus tard encore, dans l'absence de temple, lequel est remplacé par des paroles, y compris des paroles portant sur le temple : par exemple, au lieu de l'encens, on lit le récit de sa composition… Et cela nous mènerait loin, vers les rapports entre le nom et la chose, l'invocation et le réel)  

    Dans ce texte, il y a donc trois événements majeurs : le peuple apporte tous les éléments qu’il a faits ; le temple est érigé ; et une nuée divine remplit le tabernacle, au point que Moïse ne peut pas y entrer. Pourtant il faut bien qu'il y entre, que les prêtres y entrent, ainsi que le peuple ; il y a une sorte de lutte ou d’épreuve dans l'acte d'y entrer et d'affronter la présence qui s'y trouve,  qui est rappelée dans le nom même du lieu, mishkane, comme on l’a vu.
    Le miracle, ou l'étrange coïncidence répétée, c'est que lorsque la nuée se retire de dessus le tabernacle, les enfants d'Israël prenaient le départ ; et tant que la nuée ne se retirait pas, il ne décampaient pas ; jusqu'à ce qu'elle se retire. Autrement dit, tant qu'ils sont là, tant qu'ils en sont là (ou ils en sont), la nuée enveloppe le petit temple ; et elle se lève pour indiquer qu'il faut partir ; ou encore : on peut partir, on le doit, quand la nuée  se lève. Voilà qui scande les arrêts et les départs dans les chemins de la vie.
    Mais la nuit, un feu est dans ce lieu ; ou ce lieu est enflammé ; un feu qui évoque le buisson ardent ; ou le « feu dévorant » (ésh okhélét), forme sous laquelle l’être apparaît ; mais ici la lumière est apaisée ; une pure attente d'éternité. À moins que ce ne soit tout simplement le feu du chandelier, qui symbolise la chose, notamment cette présence incandescente ; et curieusement, ce symbole dure plus longtemps que ce qu’il symbolise.


[1] Voir là-dessus Lectures bibliques.