Parashah Vayéshév (Genèse 37 à 40)

     
    L'histoire de Joseph[1] et ses frères explore toutes les impasses du "fraternel", ou presque. Y compris le fait que le père a tendance à envoyer son préféré au plus grand risque, voire au sacrifice. Jacob préférait Joseph à ses frères et le savait haï par eux; mais il l'envoie vers eux prendre de leurs nouvelles. C'est la version "Jacob" du sacrifice d'Abraham. 
    La rivalité entre frères est un des invariants bibliques, même si chaque fois elle se joue autrement: Caïn et Abel, Ismaël et Isaac, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères. Pourtant c'est à travers ces duos tendus ou ces groupes agressifs que passe une bérakha (une parole symbolique) qui prend corps et relance une histoire de vie.
    Ce Joseph, faiseur de rêves, lecteur de rêves, interprète subtil qui devient homme d'Etat, est d'un narcissisme étonnant: il ne tient pas compte de ce que ses actes ou ses paroles ont comme effet sur les autres. Il est confiant dans l'être divin, dans ce qui va lui arriver, sans être soumis d'avance à un destin que Dieu aurait écrit pour lui. Il lutte, il tombe très bas, il monte très haut, mais il gère sereinement la bérakha qui fut la sienne, lui, le fils de la femme aimée, Rachel, le préféré du père qui, lorsqu'il le bénit à la fin de sa vie, ou plutôt lorsqu'il lui dit sa vérité comme à ses autres fils, rend hommage tout simplement à sa fermeté: Les archers l'ont harcelé mais son arc est resté ferme"[2].

          Joseph nous étonne, il semble béni dès l'origine mais cela ne lui épargne aucune épreuve. Il est porté par une force, une confiance étranges: il se laisse aller à son destin, tout en le surveillant de près, mais sans tenir compte de ce que l'autre peut penser de ses paroles: il fait des rêves où son père et ses frères se prosternent devant lui, et il le leur raconte. Et malgré leur colère, il leur raconte un second rêve du même genre. Il sait, sans doute, que son père l'envoie presque à la mort, avec l'espoir d'un miracle, mais il y va sans questionner. Le père veut-il qu'il passe par là? et s'impose un tel le risque? L'épreuve sera longue et dure pour tous les deux. (Elle finira par une réussite triomphale des Hébreux en Egypte, mais qui suscitera la peur, la haine, et fera d'eux des esclaves…) En outre, Jacob envoie Joseph vers ses frères du côté de Sichem, la ville où ses deux fils, Shimon et Lévy avaient fait un massacre pour venger l'honneur de Dina, leur sœur; à l'endroit où planaient des forces de mort (liées au sexe, à la circoncision, aux vertiges du sacrifice. 
    Le résultat est complexe: Joseph est vendu à une caravane d'Ismaélites qui allait en Egypte. Là il se retrouve, grâce à ses grands talents, gérant de la maison de Putiphar, un officier de Pharaon dont la femme tombe amoureuse de lui et le harcèle: "Couche avec moi"[3]. Il la repousse, il pense vraiment la calmer avec des mots, mais là encore, ne va pas jusqu'à penser que cette femme rejetée va le calomnier: "Il [le maître] nous a amené un hébreu pour se moquer de nous, il est venu pour coucher avec moi, alors j'ai poussé des cris"[4]. Elle le fait mettre en prison. Et lui, ne s'occupe pas des conflits que sa droiture engendre.
    Joseph est donné pour mort à son père: les frères exhibent sa tunique tachée de sang. Image du sacrifice: ça n'est pas lui qui est tué, c'est l'animal, mais le père ne le sait pas, et tombe dans un deuil profond.

Ajoutons quelques remarques

1. Joseph dès le début parle mal au père de ses demi-frères, issus des servantes ; il disait sans doute la vérité mais il était déjà insensible aux effets de son dire. C'est un homme chez qui la sincérité rejoint la confiance absolue dans l’être ; le reste  lui est secondaire

2. Ce sont les frères qui lui interprètent son rêve où leurs gerbes se prosternent devant la sienne ; et c'est son père qui lui interprète le rêve où le soleil et la lune et onze étoiles se prosternent devant lui, en ajoutant, littéralement : qu'est-ce que c'est que ce rêve que tu as fait ?

Il y a donc un destin qui dépasse Jacob autant que Joseph et qui est en cours. C'est ainsi qu'on peut comprendre l'acte apparemment absurde de Jacob, comme s'il l'avait fait en état d'absence, pour déclencher un mécanisme qui lui échappe, qui est à la fois douloureux et salvateur. « Tes frères sont à Sichem, viens donc je veux t'envoyer vers eux » ; et Joseph répond : « me voici » -le même mot que prononcent dans la Bible ceux qui sont appelés par l'être divin ; ils sont nombreux, depuis Abraham. C'est aussi la parole qui, pour chacun,  inaugure sa présence devant l’être, rassemblant sa présence à lui-même, aux autres, au monde, on au destin etc.

3. Il y a une différence entre les frères, dans leur rejet de Joseph : l’un veut le cacher pour le ramener, l'autre veut le vendre, les autres veulent le tuer. Mais tous font l'acte du sacrifice symbolique : la tunique de Joseph, symbole de la préférence, de la distinction, est couverte du sang d’un animal égorgé et ramenée au père.

Puis Joseph, vendu à des caravaniers ismaélites, est revendu en Égypte à Putiphar, le chef des bouchers de pharaon. Simple exemple des tricotages serrés que fait le texte, qui nourrissent les midrash, et la production romanesque (Tomas Mann a fait de Joseph et ses frères un roman très fourni, notamment en midrashs)

4. Ce n'est pas un hasard  qu’un des grands du peuple hébreu, Joseph, s'en sorte par l'interprétation des rêves. Toute l'histoire de ce peuple a promu l'interprétation ; même si beaucoup ont cherché à lui imposer leur cadre, donc à se l’approprier. La puissance de l'interprétation est de traverser les limites qu'on lui donne ou qu'elle-même se donne à tel moment. On ne peut se tirer de l'ornière, y compris celle de la bêtise, fût-elle intelligente, que par l'interprétation, c'est-à-dire la capacité d'apporter une dimension de plus à ce qui est en jeu, et qui semble complet.


[1] On renvoie ici à nos Lectures bibliques, pages 112-113

[2]  . Genèse 50, 24.

[3]  . En hébreu, c'est plus bref, en deux mots: shikba 'imi, (Genèse 39, 7)..

[4]  . Genèse 39, 14.