Parasha de Vayshlah (Genèse 32,3 à 36,43)

 

    C'est le retour de Jacob à Canaan, la rencontre avec son frère qu'il a trompé, Esaü, rencontre qui tourne plutôt bien ; et c'est l'installation à Sichem, qui elle tourne mal car le prince de la ville a violé Dina, que ses frères aînés  vengent très durement.

Comme j'ai déjà commenté ce texte dans mes Lectures bibliques, on pourra s'y reporter, et j'en donne quelques extraits.
    Jacob est à la fois droit(tam) et retors, contourné(yaqov) ; il est fort et vulnérable ; il étudie et il est dans la réalité. Vingt ans après le rêve de à l'échelle, pendant qu'il traverse le Yaboq la nuit, pour rencontrer le lendemain son frère, il se trouve aux prises avec un homme, qui seulement après la lutte se révèle être un divin, puisqu'il dit à Jacob : tu ne t'appelleras plus Jacob mais Israël car tu as combattu avec Elohim et avec les hommes et tu en as été capable. Ce jeu de mots sur Israël est en hébreu, il n'est pas traduisible. (Le Coran donne une autre étymologie : ce sont des gens qui se déplacent la nuit, qui avancent cachés… )
    Pendant le combat, Jacob ne sait pas qu'il se bat avec le divin, lequel n'arrive pas à le vaincre ; il lui dit même : laisse-moi partir car l'aube arrive. Et Jacob lui dit : je ne te laisserai pas  partir avant que tu ne m’aies béni. Voilà un combat exemplaire, un symbole de la guerre d'amour entre Israël et son Dieu c'est-à-dire sa transmission. En pleine empoignade, la parole bonne doit surgir, l’appel de l’être doit l’emporter. Il est rare que dans un conflit avec l'autre, vous lui demandiez de vous bénir ; d'ordinaire, si on obtient le calme, c'est déjà beaucoup. Si l'adversaire ne s'éloigne pas en vous maudissant, c'est-à-dire en laissant sur vous une trace de sa haine, c'est déjà une réussite, pour vous comme pour lui. On a là un secret du rapport d'Israël avec l’être : affrontement et grâce, trahison et fidélité. Une façon de travailler pour soi et contre soi, non pas de façon compulsive et névrotique (encore qu'on en ait beaucoup d'exemples) mais d'une façon qui projette le soi au-delà de soi-même ; et s'il n'arrive pas à se dépasser, il y sera plus ou moins forcé car la transmission  le dépasse et en même temps le convoque là où il en est.
    Essentiel donc de soutenir le rapport avec l'être sous la forme d'un combat ou aucun des deux ne doit effacer l'autre, ni en venir à bout ; quitte à ce qu’une boîterie s’ensuive, une blessure. D'ailleurs Jacob est atteint au nerf sciatique, et le texte, qui s'est donc écrit que plus tard, précise que les enfants d'Israël ne mangent pas ce qui touche au nerf sciatique. Comme s'il y avait un lien d'oralité charnelle entre le peuple et son ancêtre porteur du nom.
    Jacob après la lutte demande à l' «ange » : Quel est ton nom ? – Pourquoi donc questionnes-tu  sur mon nom ? 
    Oui, pourquoi fixer le nom du divin, alors qu'il est appelé à porter l'innommable, c'est-à-dire le potentiel de tous les noms possibles.
    Un autre jeu de mots important concerne la face, le visage. Avant le combat, Jacob ressent toute sa peur de se retrouver face à son frère. Alors il se fait précéder par des serviteurs chacun menant un petit troupeau en offrande à Esaü. Et Jacob dit : « je voilerai sa face par cette offrande qui va devant ma face(qui me précède) après quoi je verrai sa face, peut-être lèvera-t-il ma face(me pardonnera-t-il). Le jeu complexe de toutes ces faces va culminer dans l'acte de nommer ce lieu-dit la lutte « face au divin » (Péniél ; ou Pénouél : tournez-vous vers le divin).
    L’enjeu de l’existence est de pouvoir se tenir face à l’être (et d’en percevoir les possibles, de les intégrer, de s’y confronter).

     Or Esaü,  qui arrive avec quatre cents hommes armés, se jette dans les bras de son frère Jacob, ils pleurent ensemble, il lui a déjà pardonné. Souvent les ancêtres hostiles se réconcilient mais ce sont leurs descendants qui reprennent le flambeau de la lumière noire, qui poursuivent la violence  originaire. En tout cas, Jacob trouve le moyen de se défiler de la protection pesante que lui offre son frère puissant. Frère dont la Torah prend la peine de nommer les descendants, parmi lesquels rien de moins qu'un certain ‘Amaléq, symbole même du projet d'effacer Israël.
    Ajoutons que le torrent Yaboq, que franchit Jacob, s'écrit avec trois lettres Y B Q , auxquels il faut ajouter un « ‘ayn » (un œil, une source) pour obtenir le nom Jacob. Et ça dire que dans cette épreuve, l'ancêtre devait franchir la part aveugle de son nom ? C'est à voir.

     L'épisode suivant, encore plus complexe, met en jeu non pas l'agressivité fraternelle mais la différence sexuelle. Il s'agit de l'échange des femmes avec le peuple du voisinage. Jacob et les siens sont installés près de Sichem,  Dina va fréquenter les jeunes filles de la ville, et se fait prendre par le prince qui la force, mais qui est prêt à se racheter, à tout donner pour elle car il l’aime. Il tient un discours de mixité : vivons ensemble, vous nous donnerez vos femmes, nous vous donnerons les nôtres, bref nous serons un même peuple. Ici, la différence entre Israël et les autres peuples va se traiter sur le plan sexuel. Les deux frères ainés voient leur père impuissant et silencieux devant ce viol, et ils tendent un piège au prince et aux siens : D'accord, mais vous devez être circoncis. Le prince entraîne les siens, ils se font circoncire, et le troisième jour, alors qu'ils sont endoloris, ils se font massacrer par les deux  aînés de Jacob. 
    Ce qui est  remarquable, c'est que la Torah raconte cette crise et tant d'autres peu favorables aux enfants d'Israël, preuve que le texte travaille à la fois pour et contre les siens. Il n'émet aucun jugement, si ce n'est que Jacob et sa famille doivent plier bagages, laissant derrière eux cette mauvaise réputation. En même temps, on sent bien que les deux frères furieux ne sont eux-mêmes que l'instrument d'un destin plus lointain : Israël est appelé à être un peuple singulier (avec l'espoir de devenir singulièrement universel), cela exclut qu'il fusionne avec les peuples alentour qu'il est appelé à combattre pour conquérir sa terre. Autrement dit, le prétexte (le viol) et la réaction disproportionnée sont discutables, mais l'épisode sert à marquer, de façon violente voire injuste, la nécessaire séparation qui est comme une ligne de départ. Il n'empêche que la réaction des frères est dénoncée par Jacob, qui après la fuite, demande aux siens de se purifier et de rejeter les dieux étrangers qui sont en eux, parmi eux. Preuve que la proximité pacifique avait déjà eue des effets : certains ont adopté des idoles du coin. Preuve aussi que leur réaction avait quelque chose d'idolâtre, de fanatique, dans sa violence extrême, même si leur fuite a été protégée par la « crainte divine sur les villes alentour ». 
    On sait que Jacob, à la fin de sa vie, condamnera ses deux aînés : il maudira leur « souffle violent » et leur « dure colère ».