Parasha Toldot (Genèse 25,19 à 28,10)

    Le texte raconte l'histoire d’Isaac et  Rébecca avec leurs deux fils Jacob et Ésaü. On  a déjà l'accouchement de Rebecca qui, d'abord stérile, met au monde deux jumeaux : le premier est sorti roux et velu, d'où son nom Esaü, et le second  le tenait par le talon, d'où son nom Yaacob,  dont la racine est talon mais aussi cause, causalité. Pour ce qui est d’Isaac, il est bien installé dans la terre de Canaan ; et lors d'une famine, YHVH lui dit de s'y accrocher, de ne pas aller en Égypte. Ce qu'il fait ; il prospère, et suscite donc les premiers signes d'hostilité des Philistins : « va-t'en »,  lui dit le roi Abiméléch, pourtant accueillant,  tu deviens trop fort pour nous ; en somme tu réussis trop. Le respect envers Abraham béni de YHVH devient déjà de la jalousie envers Isaac ; lequel s’en ira plus loin, pour finir vers Beersheva, la ville où son père a vécu, et où le même roi Abiméléch et son général Fikhol viendront faire alliance avec lui, en disant : on a bien vu que tu étais béni, que YHVH était avec toi ; alors reconnais qu'on a bien agi envers toi puisqu'on t'a renvoyé en paix (ils auraient pu, en effet, le renvoyer violemment). On peut dire que Isaac prend possession comme il peut d'un bout de cette terre promise à ses descendants.
    Mais voilà la question cruciale : qui seront ces descendants porteurs de la promesse, c'est-à-dire de l'alliance entre Abraham et YHVH ? La parole de l’être, symbolisée par cette alliance, a déjà bifurqué entre Ismaël Isaac, préférant Isaac tout en bénissant Ismaël, mais le posant comme second, alors qu’il fut l’aîné biologique mais avec la servante. Cette première bifurcation est l'œuvre de Sarah : c'est elle qui demanda à Abraham de renvoyer Ismaël et Hagar, pour que Ismaël n’ « hérite pas » avec Isaac de ladite alliance. Ici, deuxième bifurcation, qui sera l'œuvre de Rebecca : elle veut faire passer l’alliance, la bénédiction vers Jacob et non vers Esaü, alors qu'Isaac préfère celui-ci parce que c'est un  chasseur qui lui fait de bons plats avec le gibier qu’il ramène.
    Pour faire passer la Parole vers Jacob, Rebecca use d'un stratagème. D'abord elle surprend Isaac, devenu aveugle avec l'âge, en train de dire aller a Esaü : je vais bientôt mourir, va à la chasse et fais moi un bon plat pour que mon âme te bénisse. Le fils aîné y va, alors elle demande à Jacob de prendre deux bons chevreaux dont elle fera un ragoût comme les aime Isaac, et de se déguiser en Ésaü grâce aux vêtements de de celui-ci qu’elle a chez elle. Jacob se rebiffe par simple réalisme (Gen. 27, 12) : si mon père me tâte, je serai à ses yeux comme un fourbe, et j'aurai une malédiction, non une bénédiction. « Je prends sur moi ta malédiction » dit Rebecca, sûre de  son projet (disons : confiante dans la parole de YHVH). Il y va, elle  fait le plat, elle lui met la peau des  chevreaux autour du cou, sur la partie lisse, et elle l’envoie devant Isaac. La
 scène vaut d'être rappelée : -Mon père ! -Me voici, qui es-tu mon fils ? – Je suis Ésaü ton aîné, j'ai fait comme tu m'as demandé, lève-toi je t'en prie, assieds-toi et mange de mon gibier pour que ton âme me bénisse – Qu'est-ce donc ?  tu as si vite trouvé mon fils ! – C'est que ton Dieu YHVH a fait (qu'il y ait de) la rencontre devant moi. (Jacob reprend le mot dont s'est servi Éliezer pour trouver Rebecca devant le puits : YHVH Dieu de mon maître Abraham : fais qu'il y ait de la rencontre devant moi). Isaac reste soupçonneux : Approche toi je t'en prie, et que je te touche mon fils (pour savoir) si tu es mon fils Esaü  ou non. Jacob s'approche, l'autre le palpe et dit: la voix est la voix de Jacob, et les mains sont les mains d’Esaü. Et il questionne encore : « Es-tu mon fils Esaü ? –Oui »(littéralement : toi, mon fils Esaü?-Moi). Il lui dit d'approcher encore et de l'embrasser, il hume  l'odeur de la peau animale et déclame : voyez, l'odeur de mon fils est comme l'odeur d'un champ que YHVH a béni. Puis il le bénit par l'abondance et surtout la préséance, la supériorité : sois le chef de tes frères et que les fils de ta mère se prosternent devant toi ; maudit soit qui te maudit, et béni soit qui te bénit.
    Après quoi, Esaü arrive : Que mon père se lève et mange du gibier de son fils pour que ton âme bénisse etc. On nous dit qu'Isaac fut saisi d'une frayeur extrême. Sans doute comprend-t-il qu'il s'est fait avoir par la ruse, mais il devine que celle-ci vient de plus loin, d'une force de transmission qui le dépasse, et qu’il sent avoir ignorée. Sans doute aussi voit-il  son fils préféré, Ésaü,  comme sacrifié ; et lui-même a failli l'être par son père. En tout cas, il s'incline, il n'a plus qu'à assumer : j'ai donné la bénédiction à ton frère Jacob. Révolte d’Esaü : il porte bien son nom, Jacob (qui signifie torsion), cela fait deux fois qu'il me fait un mauvais coup : il a pris mon droit d'aînesse et il prend ma bénédiction. Là, Ésaü est déjà égaré par la haine, car c'est lui qui a vendu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles, et en donnant une étrange raison : me voici allant vers la mort, à quoi bon pour moi un droit d'aînesse ? Sans doute a-t-il pensé  au partage des biens et a-t-il oublié le droit de l’aîné à recevoir la parole  qui bénit, le symbole de  l'alliance et d'Abraham. Et il bute sur la différence irréductible : bénis-moi moi aussi mon père ;  il éclate en sanglots. Le père le bénit quand même : une grasse contrée sera ton domaine, les cieux enverront leur rosée, et tu vivras à la pointe de ton épée, tu seras tributaire de ton frère ; pourtant après avoir subi son joug,  ton cou s'en affranchira.
    Il ne peut pas faire mieux, car l'enjeu n'est pas de dire des bonnes choses mais d'assurer le passage d'une certaine parole qui distingue.
    La scène semble très injuste, une vraie tricherie. Et le culot de Jacob va loin, puisqu'il invoque le nom YHVH dans une scène de mensonge. Pourtant, il peut dire que c'est lui l'aîné, puisque son frère a juré de renoncer à ce droit. On peut même dire qu’il a imposé à son père le respect de ce droit, au détriment de son penchant. Par ailleurs, et surtout, Rebecca était allée consulter, dès sa grossesse, la parole de YHVH, car les jumeaux qu'elle portait s'agitaient dans son ventre. Et YHVH lui a fait dire qu'il y a deux peuples dans sa matrice, et que l'aîné servira le plus jeune. C'est forte de cette parole qu'elle accorde sa préférence au second, lequel se révèle, sans doute à cause de ce lien, un homme qui « habite  les tentes » (ouvert à la pensée, à la méditation ; des religieux qui en rajoutent disent qu'il étudiait la Torah), par différence avec son frère chasseur, toujours dans les champs. Il était clair pour elle que l’aîné n'aurait pas la prééminence, donc pas la bénédiction d'Abraham, que celle-ci irait au second. Et c'est ce qu'elle applique dans cette mise en scène dont on peut dire qu'elle est l'entière instigatrice. Il y a un vrai travail des femmes, des mères, pour assurer le passage de la parole : Sarah, d'Abraham à Isaac ; et Rebecca, d'Isaac à Jacob. Il n'en faut pas plus pour faire l'unité de ces trois pa
triarches, que la tradition invoque quand elle les relie à Moïse.
    Un autre facteur, dû au hasard, mais très signifiant a confirmé le choix de YHVH : c'est que Ésaü a méprisé le droit d’aînesse ; en le vendant, et pour si peu, il a ravalé quelque chose de l'ordre de l’être au niveau de l'avoir ; il l’a traité comme une chose échangeable.
    Ce qui est sûr, c'est que Jacob avait  en tête le projet de prendre la suite d'Isaac, au regard de YHVH, d'être le relais et le support de la transmission.
    Une fois la bénédiction reçue par lui, et la colère d’Esaü avérée en forme de haine, Rebecca réitère sur son fils Jacob l'acte d'Abraham sur Isaac : lui greffer une part de son origine et de son exil en lui faisant prendre une femme dans sa famille, celle d'Abraham, en Mésopotamie. Une femme qui quitterait les siens et ferait elle aussi le voyage. Donc elle décide de l'envoyer chez son frère Laban, là même où Éliézer était venu la chercher pour Isaac. Pour faire admettre la chose à celui-ci, elle se lamente : ce n'est pas une vie, si son fils Jacob prend une femme parmi les filles de Canaan (son frère Ésaü en avait déjà pris deux). Isaac acquiesce, il approuve le départ, y ajoute une bénédiction, et c'est ainsi que Jacob s'en va tout seul et quitte Canaan pour Aram entre les deux fleuves, où Laban l'exploitera amplement avant de lui donner sa fille Rachel. Ésaü comprend alors, un peu tard, que les filles de Canaan, sans doute idolâtres, déplaisent à ses parents. Alors il va vers Ismaël dont il épouse une fille. Et c'est ainsi que la boucle se referme : la vindicte d'Ismaël envers son frère Isaac, bien qu'atténuée par les funérailles d'Abraham qu'ils ont faites ensemble, va s'ajouter à la vindicte d’Esaü envers Jacob. De fait, le peuple d'Israël aura toujours pour ennemi les descendants d’Esaü et d'Ismaël, notamment ceux d'Arabie (Qédar) ; outre les Philistins qui considèrent déjà Isaac avec envie et suspicion, comme étranger à cette terre de Canaan ; a fortiori Jacob et les siens, quand ils  reviendront de Mésopotamie vers la terre qui leur est promise, et que d’ailleurs ils  commencent par s'y conduire assez mal(les deux aînés de Jacob Simon Lévy faisant un carnage à Sichem).
     D'après la Torah, YHVH a choisi Isaac et Jacob pour porter la bénédiction d'Abraham, pour être le support de sa transmission. Le Coran ne le conteste pas ; il dit seulement avec insistance que les juifs ont falsifié le texte sans préciser sur quel point. Car son accusation majeure contre eux, c’est  qu'ils ont trahi l'alliance , ne voyant pas que cette alliance comporte la possibilité d'être trahie, oubliée, retrouvée , oubliée à nouveau, etc. ; que s'il fallait être parfait pour y être, nul n'y serait. Elle comporte des ruptures et des manques, et ce n'est pas parce que on la trahit qu'on en est sorti. On peut même dire : au contraire ; ceux qui la trahissent produisent souvent des rejetons qui  y reviennent ; ainsi le veut la logique de la transmission ; et la simple logique humaine. Car lorsque les nouveaux fidèles, les adeptes de Mahomet, se posent comme ceux qui ne la trahiront pas,  ils prétendent à une perfection insoutenable, dont les démentis réels peuvent rendre furieux certains d'entre eux, ou les forcer à un double discours.