Parashaa de vayéra (Genèse, 18 – 22)

    Les deux
premiers chapitres (18,19) sont un chef d'oeuvre de subtilité sur la
manière dont le divin intervient. On commence par « YHVH s'est
montré à lui », et c’est sous la forme de trois hommes qui
« se tiennent au-dessus de lui ». Il ne sait pas que ce
sont des messagers divins, des porteurs d'être ; on pense qu’il
le devine, sinon il faudrait supposer qu’Abraham court vers des
passants quelconques pour les faire entrer chez lui et immoler
pour eux un « jeune taureau tendre et bon »; (hypothèse
qui nourrit des récits édifiants sur son hospitalité ; qui
satisfont le besoin d’idéal). En tout cas, la charge divine de
ces hommes va se préciser curieusement. Il commence par leur dire
"Messeigneurs si j'ai trouvé grâce à tes yeux ne passe
pas par-dessus ton serviteur" ; autrement dit, n'ignore pas
l'hospitalité que je t'offre. Ils sont trois et il leur parle au
singulier ; puis cela devient un pluriel : "Qu'on prenne un
peu d'eau et que vous vous laviez les pieds (…) vous restaurerez
votre cœur après quoi vous partirez (vous passerez), puisqu'aussi
bien vous êtes passés près de votre serviteur"( verset 4 ) ;
et le texte poursuit : ils répondent "Fais comme tu
l'as dit".     On a
donc, pour le même « objet », un singulier suivi d'un
pluriel qui redevient singulier puis pluriel. Et ce n’est pas
fini ; ce jeu d'alternance pluriel-singulier va se poursuivre :
(verset 8) "Il est debout au-dessus d'eux sous l'arbre et ils
mangèrent
. Ils dirent : Où est Sarah… (verset 10) "
Il dit
: je reviendrai l'année prochaine et Sarah aura un fils."
Il annonce que Sarah sera enceinte. Elle rit intérieurement
et (verset 13) YHVH dit à Abraham : « Pourquoi Sarah a
t-elle ri ?…» Là, le singulier se prolonge dans ce «  Je
reviendrai
vers toi ». Laissons la question du rire de
Sarah (encore que ce rire soit intérieur et qui soit perçu par le
messager, qui donc devine…) et poursuivons (verset 17) YHVH dit
: "Vais-je cacher à Abraham ce que je vais faire ? (à propos
de Sodome)". Et YHVH dit encore : "Le cri de
Sodome et de Gomorrhe a grandi, leur perversité est grande, etc".,
et au verset suivant (22) on nous dit que : « les hommes
partirent
de là et se dirigèrent vers Sodome; et Abraham était
encore debout devant YHVH ». On en déduit que deux des trois
hommes sont partis et que l'un est resté, puisque très peu après
on saura que seuls deux messagers divins arrivent à Sodome pour la
détruire et sauver Loth. S'ensuit une discussion entre Abraham et
YHVH sur le fait qu'on ne peut pas détruire une ville avec les
justes qu'elle contient, on ne peut pas tuer en même temps le juste
et l'injuste etc. Puis c’est le fameux marchandage que YHVH
conclut : « Je ne détruirai pas, en faveur de dix »
(s'il y en a) ; enfin (verset 33) : "YHVH s'en alla
quand il eut fini de parler à Abraham et celui-ci retourna à son
lieu".

    L'être-YHVH
peut donc se faire représenter par des êtres humains du moins en
apparence ; il est à la fois singulier et pluriel; il peut
parler dans une silhouette humaine, celle-ci peut disparaître, reste
la parole qui se maintient, la présence parlante de l'être.
    On
savait qu'Elohim, qui est pluriel, parle au singulier ; que
c’est du pluriel singulier. Ici, on a du singulier-pluriel qui
redevient singulier, donc unique. Il n'y a pas là une mise en doute
de l'unicité de l'être; il s'agit de voir comment s'exprime cette
unicité quand elle est parlante.

    Or les
deux messagers qui partent pour détruire Sodome sont d'abord nommés
malakhim (on dit anges disons porteurs d'être, messagers,
presque fonctionnaires divins, porteurs d'une fonction divine). Puis
(19, 12) on les appelle des hommes : "Les hommes dirent à
Loth" etc. :"YHVH nous a envoyés détruire (la
ville)". Leur visite est une répétition très décalée de
l'hospitalité d'Abraham, qui dit bien la différence entre Abraham
et Loth, la façon qu'a celui-ci d'être et de parler. Mais on a la
même alternance singulier-pluriel car (verset 18) : "Loth
leur dit, non messeigneurs [je n'irais pas me réfugier à la
montagne] si ton serviteur a trouvé grâce à tes yeux…".
Le pluriel devient singulier et ce singulier (verset 21) répond à
Loth : "Je t'accorde cette grâce pour cette chose
aussi". Puis c'est le déluge de feu et de souffre sur
Sodome. Et l’on précise "Venant de YHVH, des cieux". Là,
c'est l'être parlant de lui-même ou parlé de lui-même par le
récit. C'est déjà arrivé plus haut, puisque l'un des trois
messagers annonçant la venue d'Isaac dit : "Y a t-il quelque
chose trop prodigieux pour YHVH ?" Et c'est YHVH qui parle.
    Autrement
dit, l'être se parle à lui-même, et à travers lui-même, il est
pluriel et singulier, il est singulièrement universel. Il
n'est sans doute pas universel au sens abstrait du terme qui est une
pure invention humaine, car même s’il est dit que YHVH est le
créateur de l'univers, il n'adresse pas la même parole à tout
l'univers, il n'existe et ne parle que singulièrement. Même si le
parler à tous, il parle d'abord à chacun. Déjà la parole sa
parole adressée à « son peuple » est reçue dans une
énorme diversité.
    Remarquons
aussi que les personnages qui s'occupent de Loth sont appelés
malakhim (messagers ou anges) ou anashim (hommes) mais
à aucun moment ils ne sont YHVH. En revanche, ils disent que YHVH
les a envoyés. Or ils étaient trois. Est-ce à dire que celui qui
est resté, et qui est parti après avoir parlé à Abraham, c'était
YHVH ? Là s’ouvre une nouvelle question : lorsque l'être
s'incarne sur trois personnages il arrive que la charge
ontologique
ne soit pas uniformément répartie entre les trois,
que donc elle peut être retirée et se concentrer sur un seul, qui
n'est là d’ailleurs que comme représentant YHVH et non comme YHVH
lui-même. Quand le texte écrit "YHVH dit" il faut
entendre "le représentant de YHVH dit" le corps qui
incarne à ce moment-là cette présence, ou cette représentation,
dit.

     Si l’on
compare avec la thématique chrétienne de l'incarnation, on voit que
le Messie chrétien rassemble sur lui les paroles de promesse restées
en suspens, à des moments cruciaux de la Bible, pour les
« accomplir », et incarner à la fois la parole divine et
le manque qu'elle comportait. Cela n'en fait pas un Dieu mais un
homme inspiré qui a pris sur lui ces manques et ces promesses, chose
qu'on a extrapolée en disant qu'il a pris sur lui les manquements et
les fautes ; cela fait de lui au mieux une incarnation de la
parole de l'être mais non de l'être divin comme tel. A moins qu’il
ne soit une « construction » qui rassemble des points
singuliers de la Bible sur un même corps, sur un homme qui les
totalise ; qui lui donne le souffle pour guérir des malades ;
on dit qu'il a ressuscité, que sa mère l'a conçu sans rapport
sexuel (ce qui n'exclut pas une fécondation par des spermatozoïde
dans un bain), mais tout cela n'en fait pas un Dieu ; cela en
ferait un homme inspiré ; du reste, il ne dit jamais "parole
de YHVH" , il dit "comme il est écrit" ; – alors
que les prophètes osent prêter voix à la parole de YHVH, et donc
l'incarner d'une certaine façon. Le Jésus de l'Evangile cite
des paroles de YHVH ou bien conjugue son corps avec des contextes
implicites, que l'on peut déchiffrer ; que d'ailleurs je
déchiffre pour montrer en quel sens l'Evangile est écrit
"avec" la Bible : avec les matériaux bibliques, point
par point.

     Dans
cette parashaa on a deux sacrifices d'Abraham :
l'un, c'est le sacrifice de son fils Ismaël qu'il envoie dans le
désert avec sa mère, qu'il expose donc à un danger de mort par la
soif ; l'autre, deux pages plus loin, c'est le sacrifice d'Isaac
qu'il expose sur l'autel prêt à l'égorger. Dans les deux cas, un
miracle se produit et le sacrifice est évité. Dans le désert,
Hagar pleure, et il est dit "Elohim entendit la voix de
l'enfant », et lui a désillé les yeux à elle, de sorte
qu’ « elle a vu un puits ». Dans la parashaa
précédente, quand elle se sauve dans le désert alors qu'elle est
enceinte, un messager de YHVH lui apparait et lui dit qu'elle attend
un fils, qu'elle l’appellera Ismaël, pour signifier que El (Dieu)
a entendu sa souffrance. Et (16 v.13) « elle appela le nom de
YHVH qui lui parle : tu es Dieu me voyant », ajoutant pour
elle-même « j'ai vu après celui qui me parlait » ;
elle ne l'a pas vu de face.
    Or il y
a un contentieux d'eau et de soif, depuis Ismaël, entre Hébreux et
Arabes : Rashi cite Isaïe 21 où l’on trouve en
quelques lignes une « charge contre l'Arabie » : ils
n'ont pas donné à boire aux Hébreux qui fuyaient assoiffés
l'armée des Babyloniens (au 6ème siècle avant l’ère
chrétienne). Rachi met cela en rapport avec le fait qu'Ismaël a
connu la soif et failli en mourir. Isaïe le leur reproche au nom de
YHVH, et prédit leur déclin : « les survivants des
nombreux archers, des guerriers enfants de Qédar seront réduits à
peu de chose, ainsi parle YHVH Dieu d'Israel". Cela annonce
surtout que l'histoire continue, et que ce qui est inscrit aux
origines est appelé à se répéter, jusqu'à ce qu'on s'explique
avec.

     En (21,
v 9) on trouve que « Sarah vit le fils d'Hagar l’égyptienne…
s'amuser », et elle dit à Abraham de renvoyer « cette
servante et son fils ». Le mot employé pour s'amuser est
metsahéq de la même racine qu'Isaac, son fils à elle. Elle a vu
qu'Ismaël empiétait sur le nom de Isaac
. C’est assez clair.
Même s’il y a toutes sortes de suppositions sur le mot metsahéq,
et si dans la Bible il évoque pour tout autre chose que l'amusement.
En tout cas, si le sens de s'amuser était « s'adonner à
l'idolâtrie » et au « meurtre », comme le suggère
Rachi, on n'aurait pas au verset 20 "Elohim fut avec le jeune
homme (Ismaël)".
    Notons
que sa mère lui prend une femme égyptienne comme elle. Et que
lorsque dans le désert le messager divin dit à Hagar enceinte
qu'elle aura un fils et qu'elle appellera Ismaël, il lui annonce son
avenir (16 v 12) : "il sera un homme sauvage, il sera
contre tous et la main de tous contre lui" Autrement dit, il
vivra de la guerre et les autres s'en prendront à lui. C’est écrit
avant toute idée d'Islam.

     On sait
que le Coran ne fait pas allusion à Hagar, pour deux raisons.
D'une part c'est une esclave égyptienne au service de Sarah, ce
n’est pas gratifiant d’y ancrer l’origine ; d'autre part,
la nommer l’eût obligé à mentionner qu'Abraham la renvoie avec
Ismaël, à la demande de Sarah approuvée par YHVH. C'est trop,
puisque l'Islam se réclame d'Abraham et tente d'établir une
continuité jusqu’à lui , depuis Mahomet, via Ismaël.On comprend
qu'il paie ce silence par un autre silence sur le fils qu'Abraham
doit sacrifier. Le Coran ne dit pas que c'est Ismaël et ne dit pas
que c'est Isaac ; la tradition islamique pose que c'est Ismaël
mais le Coran ne va pas jusqu'à l’affirmer.

     La fin
de la parashaa raconte non-sacrifice d'Isaac, dont j'ai assez parlé
ailleurs.