Le consensus et la peur de paraître ringard

    Qui s'agit-il de convaincre que le mot "mariage" ne convient pas pour deux homos, et qu'une autre appellation est préférable?

    Les homosexuels qui sont à des places de pouvoir dans les médias? C'est un fait que sans eux le consensus serait moins évident. Beaucoup d'entre eux ne sont pas favorables au "mariage" pour les homos mais ils ont fini par céder, à force de prêter une oreille bienveillante aux militants durs de la dite-cause ;  qu'ils voient parfois comme des frères ou des sœurs un peu exaltés, mais "pourquoi pas?". De sorte qu'ils contribuent beaucoup à pointer comme ringards ceux qui doutent du mariage pour tous.



    S'agit-il de convaincre les masses de gens pour qui le mariage n'a rien de "sacré"? Il faut croire qu'ils en doutent puisqu'ils ont besoin de le désacraliser plus. Or  ce n'est pas parce que le mariage est "sacré" qu'il ne faut pas l'"ouvrir" aux homos (comme si c'était un bâtiment jusque-là fermé). C'est parce que le mot "mariage" définit l'union d'un homme et d'une femme au regard d'une certaine légitimité, qui peut être variable. (Qui est sacrée pour certains, mais pas pour tous, loin de là). Il est donc peu probable que ceux qui "aiment bien" cette provocation de mettre un couple homo à la même place qu'un couple homme-femme soient accessibles au raisonnement.

    S'agit-il de convaincre ceux qui sont au pouvoir? Impossible, ils sont retranchés derrière un argument formel : c'est l'un des soixante points sur lesquels le Président a été élu. Ils sont d'autant plus retranchés qu'ils connaissent sa fragilité, car il est très peu probable, chacun le sait, que la totalité de ses électeurs soient favorables à ce point. Mais on fait comme si, et cet abus de pouvoir, est très tenace, qui consiste à se remparder derrière un argument comme s'il était valable, alors que ce qui vaut c'est qu'on a le pouvoir et qu'on veut en user quitte à en abuser.

    Il s'agit donc de faire réfléchir un grand nombre de gens qui ont peur de passer pour ringards s'ils assument leur question, à savoir : pourquoi faire cette violence au mot "mariage" ? Sachant qu’en outre elle déclenchera la perte de sens d'une série d'autres mots (père, mère ; couple stérile aussi : car on traitera les couples homos comme des couples stériles, alors que ce sont des personnes qui ont choisi de ne pas utiliser leur fécondité dans le couple, et qu'il faudra leur greffer la chose du dehors pour les "soigner" de leur décision, qui n'a rien de pathologique, qui est même normale, puisque du reste ils se réclament de la normalité).

    Pourquoi ces gens qui se questionnent et qui doutent ont-ils peur de le dire? Cela reviendrait pour eux à se retrouver aux côtés de catholiques rétrogrades, d'affreux conservateurs, etc. Autrement dit, ils sacrifient pour cela un questionnement légitime, sur la pertinence de confondre l'être et l'avoir: être marié, s'identifier même partiellement grâce au mot "mariage" c'est différent d'avoir les droits qu'accorde le mariage ; un avoir que les couples homos peuvent acquérir. Ils préfèrent se censurer et cautionner l'amalgame dont on les menace, où l'on feint de les confondre avec d'autres dont ils veulent être différents.

    Il se peut que là se dessine une ouverture qui sera de toute manière nécessaire pour déjouer certaines peurs, dont justement ceux qui manient le consensus jouent à fond. Ne pas avoir peur de paraître "contaminé" par d'autres, cela suppose que ces autres (en l'occurrence des religieux ou des esprits conservateurs) ne sont pas à exclure du genre humain, et que lorsqu'on est un homme ou une femme, on est appelé à côtoyer toutes sortes de gens et même à se retrouver avec eux, à être d'accord avec eux sur certains points, sans s'identifier à eux; chacun affirmant, à sa façon, la position qui est la sienne.

    Ceux qui fabriquent et manipulent le consensus savent très bien susciter la peur de passer pour homophobe, ou xénophobe, ou ringard (phobique du post-modernisme) ou islamophobe, ou judéophobe, etc.; ils assènent la peur de passer pour avoir peur de certaines choses qui sont bonnes en soi (les homos, la postmodernité, l'islam, les juifs, etc.); ils obligent à fétichiser chacune de ces entités, c'est-à-dire en fait à la penser comme inerte ; et à être soi-même inerte, du même coup.

    J'ai entendu une militante homo interpeler une journaliste : "Vous êtes mariée, pourquoi moi je n'aurais pas le droit de me marier?" L'autre a été tellement saisie, qu'elle n'a pas pu répondre l'évidence: Rien ne vous empêche de vous marier avec un homme, puisque c'est le sens du mot mariage ; ou de vous unir à une femme selon des modes pour lesquels vous pouvez obtenir la solennité, la légalité nécessaire, etc. (étonnante confusion entre l'égalité et la légalité).

    Manipuler la peur c'est imposer des identifications massives : vous êtes contre le mariage pour les homos? Les gens d'extrême-droite le sont aussi; donc vous êtes d'extrême-droite. C'est un peu gros, mais c'est la mécanique même de la pensée totalitaire ou "raciste" qui à partir d'un trait généralise à tout l'ensemble.

    Bien sûr, si des gens risquent leur place en s'exprimant, en formulant ouvertement leur question, ce n'est pas simple de leur demander de passer outre, mais au moins la question de ce que leur coûtent cette place et ce silence est posée. Cela pouvait faire réfléchir, et après tout, il n'est pas mauvais que la question se répande. Faut-il payer de sa dignité la place que l'on occupe?

    Les tenants du pouvoir et du consensus s'arrangent pour que cela vous coûte le plus cher possible de les contrarier. C'est aussi un abus de pouvoir banal mais qu'il faut combattre. Mais s'y soumettre n'est pas une fatalité.

    Bref, ceux qui sont pour un certain respect des mots, du langage, en tant qu'il est notre dernier recours et qu'en deçà de lui il y a les cris et les vociférations, ceux-là peuvent faire pression sur le pouvoir pour qu'il y ait un référendum.

    L'argument selon lequel d'autres pays l'ont fait, n'a pas grande valeur. Car chaque pays le fait dans sa dynamique propre, dans laquelle il a d'autres recours, d'autres énergies qu'on n'a pas forcément. L'Espagne avait une telle revanche à prendre sur le franquisme qu'elle en a même sacrifié sa natalité (elle va gérer comme elle peut ses problèmes d'immigration); et dans sa fureur elle peut aussi sacrifier quelques mots. Quant à la Grande Bretagne, son Premier ministre a déclaré qu'il était, lui, conservateur, et que si le mariage pouvait "fixer" les couples homos, il était pour. Il n'est pas dit qu'on ait, ici, les mêmes besoins de fixation.

    Encore un mot: il ne faut pas confondre la question du mariage gay et celle des familles homoparentales. Celles-ci existent déjà, on peut améliorer leur fonctionnement, tout en sachant qu'elles ont leur singularité, qu'il faut les suivre avec intérêt et bienveillance ; sans forcément cautionner la violence aux mots qu'elles risquent parfois de vouloir imposer.

Daniel Sibony