L’intérêt du mariage – Intégrer une différence irréductible


    Dans une interview à la télé, deux homos belges se réjouissaient du mariage gay qui va bientôt "passer" en France. Celui qui parlait indiquait l'autre de la main: Voilà, ce n'est pas mon copain, ce n'est pas mon ami, c'est mon mari. On attendait que le journaliste demande second: "Et vous?", mais il ne l'a pas fait, c'est dommage. Car, ou bien cet autre disait lui aussi: "Oui, c'est mon mari", et cela faisait deux maris, pour un mariage; ou bien il répondait: "Oui, je suis sa femme", et l'on aurait dit un homme qui dit: "Je suis une femme" – sans être un transsexuel qui demande à changer de sexe (car ça existe, et ce n'est pas de la psychose), ni un transvesti qui veut seulement en avoir l'apparence.

    Ces deux absurdités sont un aspect de la violence faite au mot "mariage" qui, en principe, désigne l'union de deux êtres humains de sexes différents. Différents, non pas au sens où une chaise est différente d'une autre chaise, mais au sens où elle est différente d'une table, par exemple; disons donc "différents" au sens où ils relèvent de la différence (sexuelle) par laquelle l'humanité se reproduit depuis toujours et continue à le faire.

    Chacun voit bien que cette question du mariage gay a été (sciemment?) mal engagée, puisqu'on l'a réduite à une question d'égalité. Or on peut instaurer une union, voire un comme-mariage où deux hommes (ou deux femmes) auraient les mêmes droits que les couples mariés. Ce n'est pas trop difficile. Mais il s'agissait précisément de casser le mot "mariage", de le tordre, comme pour exprimer sur lui une violence à peine refoulée (et qu'on pourrait expliciter). Comment la langue répondra-t-elle à ce viol, nul ne le sait. Ce qui est sûr, c'est que dans la lâcheté débonnaire typique de nos mœurs, personne ne veut rappeler ce point par peur de paraître ringard, hostile à l'égalité. Mais, outre qu'une chaise n'est jamais égale à une table, deux êtres humains, quel que soit leur sexe, ne "sont" jamais égaux: ils peuvent "avoir" des droits égaux. C'est le miracle des droits: remplacer l'être par l'avoir. Encore une fois, rien n'empêche de donner à ces couples des droits égaux aux autres couples. Mais le droit de s'appeler "mariés", comme tout ce qui touche au nom, dépasse le champ de l'avoir et révèle un point d'ancrage dans l'être. C'est pourquoi, on ne peut pas nommer les choses n'importe comment. Camus a dit que cela ajoutait au malheur du monde.

    Il est clair que les couples homos qui réclamaient cette loi, on cru avoir cerné et nommé ce qui leur manque: le mariage. Que ce soit là une illusion, ce n'est pas à nous de le prouver, la réalité le crie assez: le manque intrinsèque à tout couple, marié ou non n'est réparable par aucun label et ne peut qu'être un label et un défi à s'impliquer dans l'existence. Force est de conclure que les couples homos, on a beau les avoir reconnu, ne se reconnaissent pas eux-mêmes. Ils ont besoin de ce mot "mariage" pour en fait cesser d'être eux-mêmes. Tel est le paradoxe de la reconnaissance par surenchère. La loi et donc la société va devoir avaler cette hypocrisie (une de plus, mais un jour la cote d'alerte sera dépassée sans qu'on s'en rende compte. On a déjà tant d'autres mensonges à avaler à propos de l'islamophobie par exemple). Ici l'hypocrisie, c'est de leur donner les droits qu'ils demandent, ce à quoi personne ne s'oppose, mais de faire croire que pour les leur donner, il faut les appeler "mariés". Encore une fois, le mariage unit deux êtres d'essence différente.

Cela se vérifie même sur le plan économique.

    Dans le débat sur l'"exil" de B. Arnaud, on a vu à la télé un chef d'extrême-gauche déclarer: les richesses sont produites par les travailleurs et les riches empochent les profits. Personne ne l'a démenti, ne lui a dit que c'est inexact, que les richesses sont produites par le "mariage" entre le Travail et le Capital. Celui-ci donne lieu au travail, il crée des structures, des emplois, et si on lui impose trop de conditions défavorables, il s'en va (délocalisation, fuite de capitaux, chute de l'investissement industriel), et le travail perd alors des "lieux d'être". Quant à la masse de profit qu'empochent les patrons, s'ils ne l'investissent pas, par de nouveaux "mariages" avec le travail, ou s'ils le font de travers, ils finissent par le payer cher (la crise de PSA est, là-dessus, éloquente).

    Le mariage est une alliance de jouissances différentes entre deux entités, elles-mêmes irréductibles. En l'occurrence, le capital et le travail; bien que le capital soit en fait du travail accumulé – mais c'est si loin, si intégré dans son histoire, que ce n'est pas cela qui opère. Au présent, il apparaît comme une masse d'argent pour acheter des lieux, des équipements, et "engager" des travailleurs. On peut toujours dire que ceux-ci sont exploités, qu'ils produisent beaucoup plus qu'ils ne gagnent, mais c'est, semble-t-il, la condition pour que la rencontre ait lieu et donne naissance à de la richesse. Elle fera l'objet de nouvelles disputes, notamment de décisions étatiques qui, au-delà de défendre "les plus faibles", peut mettre une sale ambiance dans ce mariage.