Elections présidentielles – Le change et l’espoir

Le "mauvais" sort, laissant place, non pas au "meilleur" mais à l'espoir d'un "meilleur" sort.

    Quand il arrive que l'on voie d'aussi près un homme perdre le pouvoir et un autre le gagner, cela mérite un instant de réflexion, surtout quand on n'est pas d'un des deux camps, ni d'aucun autre.


    N. Sarkozy a perdu parce que les électeurs qui auraient pu le faire passer et qui ont voté Front national, n'ont pas eu durant cinq ans des réponses suffisantes à leur question majeure: immigration et sécurité. Ne s'adresser à eux, là-dessus, qu'au dernier moment, c'est ne les convaincre qu'à moitié: de fait, seule la moitié des voix "Le Pen" s'est reportée sur Sarkozy, il lui fallait les trois quarts.

    Il a aussi perdu parce qu'il n'a pas bien mesuré le poids des mots. Simple exemple, dans le débat avec Hollande, quand celui-ci a répété solennellement: "Moi, Président…", "Moi, Président…" Sarkozy l'a entendu comme un accès d'éloquence, mais c'était une incantation qui s'efforçait de faire acte, de rendre plus familière l'idée de sa présidence, jusque-là étrange, y compris pour beaucoup des siens. Sarkozy n'a pas non plus mesuré qu'"être sortant" était presque une incantation, un mauvais "sort", pour ceux qui ont rarement fait acte, et qui avaient celui-là à portée de main: "le sortir". Seul pouvait atténuer cet effet une promesse de changement surprenante. Par exemple, au lieu de défendre son bilan, reconnaître que "c'est frustrant", que "ça ne va pas", que "beaucoup reste à faire"… Toutes formules qui évitent de recevoir frontalement les attaques, dès lors faciles, de l'adversaire.

    Celui-ci, en revanche, a bien joué.

    Il a bien maintenu le tabou sur les votes Le Pen; car il ne pouvait passer que grâce au fait que ces votes restent collés à la ligne dure du FN. Ce faisant, il pouvait en même temps fustiger les appels de l'autre à ces votes. Donc, profiter du tabou puis l'imputer à l'adversaire, c'est bien joué. Cela écartait de Sarkozy deux millions de voix possibles.

    Auxquels s'ajoutaient deux millions et demi d'autres, les smicards qui ne peuvent pas se refuser quand on leur offre 350 euros de plus par mois. Certes, cette somme sera payée par les entreprises, ce qui n'améliore peut-être pas leur fameuse compétitivité, mais ce concept reste flou dans la bataille qui se livrait.

    De même, l'augmentation dès la rentrée prochaine de l'allocation scolaire amenait toute une masse d'électeurs qui auraient pu être hésitants, et qui ne peuvent pas cracher sur 80 ou 100 euros, annuels cette fois, payés par les deniers publics.

    Bref, l'arithmétique élémentaire et l'ébranlement des blocs de voix sont des choses qu'on ne peut pas négliger.

    Il y a d'autres facteurs. Sarkozy est-il parti trop tard dans la course (Le lièvre et la tortue?…). Jouissait-il trop de la place pour se soucier de la garder? A-t-il sous-estimé l'adversaire? ou en a-t-il eu juste assez?

    La vieille dame "Psy" est là-dessus péremptoire. Hollande devait gagner, car il a toujours dit depuis son enfance qu'il voulait être Président de la République. Et le désir d'un enfant, l'histoire n'est jamais assez méchante pour l'entraver. (Sarkozy aurait eu ce désir lui aussi, très tôt, mais il l'avait réalisé.) "A l'enfant, la souveraineté", disait Héraclite.

    Le vainqueur serait donc de ces hommes qui gagnent parce qu'ils apportent le trophée aux pieds de leur mère; en l'occurrence, une fervente de Mitterrand; le père, un fervent de Tixier-Vignancourt (tendance FN). Cette victoire fait donc jouir le côté mère, et contrarie le père qu'a connu l'enfant. Quoi de mieux?

    Bien sûr, l'essentiel est ailleurs: améliorer le sort des gens, non seulement des "exclus" mais des "inclus"; créer du travail, produire des richesses, reconquérir de la liberté, celle des sujets et même celle du pays, etc. De quoi nourrir le bourdonnement – normal – de la ruche étatique, qui doit convaincre qu'elle s'active, ou du moins en donner l'impression. C'est le point-clé: tant de gens ont eu l'impression d'être floués quand on a renfloué les banques au lieu de les aider, eux, et de soutenir leur désir d'entreprendre. Dans cette société, quand on a un tel désir, on est puni. Peut-on donc inverser ce sentiment? ou cette réalité? J'ai vu chez des "jeunes", le même enthousiasme qu'en 81, s'exprimer devant leurs aînés qui l'avaient éprouvé en leur temps et qui en sont revenus. J'en ai vu aussi, des grands déçus du même Mitterrand voter "quand même" pour son double. Sacré espoir. De tels événements, ça crée de l'espoir. C'est lui la vraie cause de ce changement. Les gens ont vécu beaucoup de "mauvais", alors ils font un acte incantatoire: le "mauvais" sort, et il laisse place non pas au meilleur, mais à l'espoir d'un meilleur sort; cela suffit. L'espoir – ce dada increvable et sublime qu'on enfourche, se nourrit de lui-même. Du reste, "le changement maintenant" est un joli performatif: on change de Président, et c'est bien le changement… maintenant. Il n'y a plus qu'à se maintenir.