Le vote Le Pen – son sens et son usage

  Résumé: Si Hollande passe, ce sera grâce aux voix Le Pen en tant qu'elles restent attachées à la ligne Le Pen. Si Sarkozy passe, ce sera grâce aux voix Le Pen en tant qu'elles peuvent se détacher de la ligne Le Pen.

    On évoque beaucoup, ces jours-ci, le vote Le Pen sans lui donner sa vraie signification, et pour cause: elle relève d'un non-dit, et à force de ne pas dire les choses, on finit par ne pas les penser.

    Les gens qui ont ainsi voté ont pu être séduits par une "tenue" honorable de la dirigeante, par son discours social anticapitaliste, etc., mais ce n'est là que le cadre acceptable où ils pouvaient inscrire leur vraie colère à propos de l'immigration (et de l'insécurité, qui pour eux va avec: ils sentent, à tort ou à raison, une insécurité globale, un manque de protection devant la présence de l'islam "chez nous"). Ce vote signifie donc pour eux, que Sarkozy n'a pas été assez ferme – disons pas assez "à droite" – sur ce problème qui pour eux est majeur.

    Du coup, dire que ce vote Le Pen va "arbitrer" le Second tour, exige de préciser par quels détours très "amusants" cela va passer. On répète qu'"il est normal que les deux candidats aillent "draguer" les voix du Front national", et l'on constate une belle retenue côté Hollande, et une insistance presqu'indécente, voire une "transgression" côté Sarkozy. Or pour Hollande, il suffit que les votants Le Pen tiennent à leur vote, et restent Front national (donc ne se reportent pas sur Sarkozy) pour qu'il passe lui, haut la main. Il peut donc feindre de les comprendre, de leur lancer quelques paroles formelles et distantes, car sur le fond, c'est l'existence d'un Front national autonome qui peut le faire élire. D'où ce joli paradoxe: un président socialiste élu grâce au vote Front national en tant que ce vote tient à rester identique à lui-même.

    Le président sortant, lui, est dans une autre posture: pour passer, il doit détacher ces votants du FN en se montrant plus à droite qu'il n'a été sur leur question cruciale. S'il passe, donc si ces voix se reportent sur lui, ce sera grâce aux votants du FN en tant qu'ils se détachent de la ligne du FN.

    En résumé: Hollande passe grâce aux voix Le Pen en tant qu'elles restent attachées à la ligne Le Pen.

    Sarkozy passe grâce aux voix Le Pen en tant qu'elles peuvent se détacher de la ligne Le Pen.

    Ce dernier cas est improbable, si ces électeurs sont vraiment mortifiés, donc capables de choisir contre leur intérêt. Ils feraient alors un choix identitaire: donner au FN une identité reconnue, avouable.

    Reste à savoir pourquoi tant de publicistes ne dégagent pas ce sens précis du vote Le Pen, et le maintiennent dans le non-dit. C'est par la même autocensure qui a produit ces votes Le Pen; elle n'a laissé aux gens comme seul moyen de s'exprimer que ce vote-là. Le contenu même du vote FN, à savoir la question de l'immigration islamique, doit rester dans le tabou. Or c'est en y restant qu'il suscite un vote FN de plus en plus fort. Etc., etc. L'effet Le Pen tourbillonne sur lui-même, et produit des effets pervers. Par exemple, ceux-là mêmes qui profiteront de ce vote stigmatisent toute approche de ce vote pour qui voudrait l'analyser. C'est ainsi qu'une certaine bêtise peut s'entretenir d'elle-même, pour maintenir à distance des questionnements gênants.

    En tout cas, une des scènes les plus drôles qu'on peut voir ces jours-ci, c'est des gens qui huent Sarkozy quand il fait des efforts pour draguer le FN, sachant que s'il échoue à détacher ces votants, ceux qui en tireront profit sont ceux qui font "hou! hou!".

    Ni Freud ni les ethnologues n'ont repéré un tel usage du tabou: le susciter et le maintenir le temps d'en profiter, et ensuite s'en éloigner avec mépris, en laissant les naïfs s'y faire prendre.