Election présidentielle – Jouissance et mortification

 Résumé : Pourquoi est-ce dès aujourd'hui que le parti de Le Pen casse la Droite et peut lui faire perdre la Présidence ? Pourquoi cette élection est-elle marquée par tant de choix narcissiques mortifiés ? Au point qu'un proche me dit : "Eh bien oui, on prend monsieur Personne pour le remplir de ses voix et en faire Quelqu'un."



Il y a ceux qui s'y retrouvent, qui votent tranquillement, et il y en a beaucoup d'autres qui ont le vote très contrarié, voire mortifié. C'est différent de la "souffrance" – chacun a la sienne, qu'il soit de la "sous-France" ou de celle du dessus. "Mortifié", cela veut dire qu'on porte en soi un "mal", une douleur, une forte bouderie qui fait agir contre soi, contre sa volonté; on veut faire mal pour transférer ce mal; en vain. Certes, des élections, surtout présidentielles, ce n'est pas vraiment fait pour qu'on porte harmonieusement ses désirs sur des "objets" qui leur seraient adéquats. Mais à ce point ? 

Mortification donc chez beaucoup de ceux qui ont voté Le Pen; et même chez ceux qui ont voté Mélenchon (qui devront ensuite voter pour un "capitaine de pédalo"). Et parmi ceux qui ont voté Hollande juste pour dire non à Sarkozy, tout en se disant que Hollande ne sera pas mieux. Mortification chez certains qui ont voté Sarkozy tout en étant agacés par son style et sa personne. Mortification, y compris chez des socialistes, de voter pour un candidat à qui ils n'ont trouvé aucune qualité positive, hormis celle qu'il acquiert du fait qu'on vote pour lui. En jargon politique: du fait qu'il "rassemble". Et il rassemble parce que le rejet envers ce qui précède (qui n'est pas entièrement dû à Sarkozy), masque le fait, ou plutôt le fantasme que c'est le vote pour Hollande qui donnera à celui-ci la consistance que les siens eux-mêmes ne lui ont pas trouvé naguère.

Ce mode de choix est dit "narcissique" parce que la valeur de l'objet tient au fait que c'est "nous" qui le choisissons. Cela s'observe quand les gens vous disent: "ce médecin est très bon, d'ailleurs c'est mon médecin". Ils ne disent pas qu'il les a tirés d'affaire. Le fait que ce soit le leur suffit à fonder sa valeur. Il est vrai que dans les cas problématiques, c'est rarement le médecin qui vous tire d'affaire, il vous "accompagne", et vous ne pouvez quand même pas être accompagné d'aussi près par quelqu'un que vous n'avez pas investi… comme une part de vous-même, c'est-à-dire narcissiquement.

Voilà donc un narcissisme collectif qui vient fonder son "objet", sur lequel il se "rassemble", pour faire pièce à un autre narcissisme, strictement personnel, celui du Président sortant. Certes, c'est aussi ce qui faisait son charme: cette certitude qu'en étant là où il faut, c'est-à-dire partout, avec les mots qu'il faut, c'est-à-dire les siens, ça marcherait. Le tort, dans cette posture qui vaut ce qu'elle vaut, c'est qu'on risque de trop montrer sa jouissance. C'est ce qui s'est passé, et qui a produit chez beaucoup l'agacement mortifié que l'on sait. La proposition qu’il fit d'avoir "trois débats" a presque valeur de lapsus. Il eût été si facile de dire "qu'il nous faut un vrai, un grand débat". Mais "trois" est l'aveu que c'est là qu'il attend l'adversaire, et qu'il veut, par trois fois, le mater de sa brillance. Or cette brillance serait marquante pour ceux qui feraient un choix objectif ou "objectal", non pour ceux qui font un choix narcissique, inspiré – justement – par la mortification.

Certains êtres ont du mal à ne pas montrer leur jouissance; pour eux, ce serait l'entamer; et c'est sa totalité qui les fait carburer. Donc, un Sarkozy tempéré n'aurait pas été lui-même. Lorsqu'il se "contient", c'est un tel effort, que tout le monde voit qu'il se contient. Et si, pour garder du pouvoir, mais entamé, il avait envoyé quelqu'un d'autre à sa place, un homme raisonnable et assez populaire, qui aurait parlé de "changement" et serait passé à coup sûr? Hypothèse farfelue, car de toute évidence, Sarkozy préfère le risque du  crash au vol plané "sécure", où l'on n'a rien d'autre à faire qu'à être là, puisqu'il n'y a personne. Or, une moitié de la France est prête à relever ce défi: « Voilà, on prend Personne, on le remplit de nos voix, et ça en fera Quelqu'un », me dit un proche. Comment ne pas y entendre une pointe de désespoir?

Cette pointe risque de faire que ce pays, où le Centre et toute la Droite font près de 53%, peut avoir un Président de gauche. Ce paradoxe a pour cause le sens réel du vote Le Pen. Ce n'est pas son discours anticapitaliste qui attirait, car d'autres avaient le même; c'est qu'il s'y ajoutait deux thèmes majeurs, l'immigration et la sécurité, qu'on a l'habitude de fourguer dans le Non-dit national. Mais ils ont beau être refoulés, caricaturés, ils risquent d'empêcher de voter Sarkozy ceux qui l'auraient fait s'il avait plus agi ou parlé – ou claironné – sur ces thèmes, ce qu'il n'a pas fait dans sa campagne; trop absorbé par la Crise, au point de prendre les votes Le Pen pour des "votes de crise", ce qu'ils ne sont pas. C'est donc dès maintenant, bien avant les législatives, que Mme Le Pen casse la Droite, et peut l'empêcher de garder ce poste de pouvoir.

Il est normal que cette cassure ait lieu à partir de deux thèmes, qui sont très liés, sur lesquels le Consensus a décidé de faire silence, pour des raisons trop longues à évoquer ici. Et si la mortification dont je parle était due, elle aussi, au poids trop lourd de ces non-dits ?

            Si cette analyse est juste, la France risque d’avoir un Président de gauche parce que le précédent n’était pas assez de droite – sur des questions identitaires. L’élection se sera jouée (ou se joue) sur ces questions dont l’essentiel reste non-dit. Du coup, jamais Non-dit n’aura été aussi criant. C’est qu’en outre, chaque tendance, dans cette mêlée, roule pour sa propre identité, sans penser aux questions d’existence, et aux épreuves qui font passer de l’identité à l’existence.