Politiques irréelles

 

Les échos de la foire politique posent souvent des questions qui les dépassent. Ainsi j'entends parler tel responsable du vote des étrangers, comme d'une urgence raisonnable; et je me suis demande ce que cela peut faire aux millions de gens qui votent, de plein droit, et qui n'en ont recueilli qu'une totale frustration. Un autre rappelle le scandale des sans-papiers, des gens qui doivent vivre dans l'irrégularité. Puis un candidat important martèle dans son discours que son but, c'est que "personne ne soit exclu". Et j'ai pensé à la détresse des inclus, qui du fond de leur inclusion, de leur évidente intégration – ils sont bien français depuis "toujours" – voient non seulement qu'ils n'arrivent à "pas grand-chose", alors qu'ils travaillent assez dur, mais voient s'effondrer leur espoir que leurs enfants auront mieux. Ils les voient buter sur un mur invisible, bien qu'armés de bons papiers, d'identité ou de diplômes qui ont coûté des sacrifices.

La tendance à se passionner pour des minorités, qui est très honorable, mais au prix d'un oubli total de la détresse majoritaire – que partage d'ailleurs aussi les minorités, mais par d'autres biais, mérite sûrement réflexion, puisqu'elle a produit, en passant, cette folie de croire que les grands problèmes dans ce pays tiennent aux étrangers, alors qu'à la rigueur, il tiendrait à la façon dont les gens deviennent étrangers à leur vie (et l'on s'invente un danger lepéniste, alors que ladite candidate serait battue par n'importe quel autre au second tour, mais cela permet de faire croire que là se joue l'essentiel).

Revenons à ce coup terrible, au niveau de l'intergénérationnel, où le saut bénéfique qu'on attendait ne se produit pas – les enfants "rament" face au même horizon, bouché. Ce coup dur généralisé n'anime pas vraiment les discours politiques, qui sur ce fond d'implacable réalité, déversent des convictions irréelles, des urgences qui ont sans doute leur valeur mais qui sont tellement loin de ce que vivent la plupart des gens. S'y ajoutent les discours sur la crise, où l'excès de technicité cache mal l'évidence que tout le monde a perçue, à savoir que l'industrie de l'argent a vendu des produits pourris, recommandés par les banques, que cela aurait dû être régulé en amont, mais que les régulateurs eux-mêmes, hauts-responsables de l'Etat, ont aussi écoulé des prêts impossibles à couvrir. De sorte que cette crise, non seulement déconsidère les tenants du libéralisme (pour qui il n'y a qu'à vendre et acheter ce qu'on veut, comme si les produits frauduleux s'éliminaient tout seuls) et les tenants de la régulation, qui oublient que les régulateurs peuvent être très malhonnêtes; tout comme naguère les avant-gardes révolutionnaires qui voulurent d'abord assurer leur jouissance.

Si j'évoque la crise sous cet angle un peu cru, c'est qu'elle aussi pose une question angoissante au niveau de l'entre-deux-générations: ceux qui peuvent épargner sur les fruits de leur travail aimeraient bien laisser des choses à leurs enfants, mais les voilà encombrés de leur épargne, ne sachant pas quoi en faire; au moment même où l'Etat aimerait bien, pourrait bien faire un emprunt, et où le public aurait aimé y placer son argent s'il n'avait pas, tout simplement, perdu confiance. Si donc l'épargne ne "sait" plus où se mettre, au point que l'immobilier, dans certains quartiers, a augmenté de 30% car il apparaît comme une valeur-refuge, c'est qu'il y a quelque chose de malade dans le circuit de la richesse, de l'épargne, de la monnaie, de l'industrie "classique" – celle dont le matériau n'est pas la finance mais l'envie de faire, de fabriquer, de créer du palpable. Je pense à des sites et des régions où les structures, pour ce faire, ont été minutieusement démantelées, où les gens sont restés, non pas exclus, mais laminés dans leur pleine inclusion, leur plein droit, avec le vide devant eux.