Sur la pièce Le shaga de M. Duras

             On me dit que c'est une pièce drôle, j'y cours, curieux. On me promet un rire unique, pas de situation, mais du jeu des mots et de la langue. Je surmonte vite ma déception et m'interroge. Il y a là une femme charmante qui parle le shaga, une langue qui n'existe pas, elle la parle très pauvrement, toujours les mêmes mots ou presque. Mais ça suffit à intriguer, dérouter, angoisser l'homme de passage qui est là, et la dame d'un certain âge, qui se mettent à vouloir comprendre, à prétendre traduire, puis à raconter – l'un une histoire d'oiseau, l'autre, la femme, une histoire de lion. Dans les deux cas, on sent que l'auteur voudrait aller plus loin, aux limites de l'humain, vers l'animal, faute d'avoir pu pousser la pièce aux abords de la folie. Pourquoi diable l'hystérie en saurait-elle plus sur la folie, à supposer que changer de langue soit une folie?

            Mais c'est qu'on nous cite Foucault, dans la présentation; il dit que jamais la psychologie ne dira la vérité sur la folie parce que c'est la folie qui sait la vérité sur la psychologie. Cette phrase semble aller loin, mais elle fait du sur place. Car la psychologie ne sait pas comment tirer d'affaire quelqu'un, qu'il soit ou non dans la folie, mais un bon analyste ou thérapeute peut savoir, s'il arrive à produire, par hasard ou par calcul ou par les deux, le moment fécond où l'autre peut passer. Et pour ça, il a tout intérêt à en savoir un bout sur la psychologie, sur les langues, et sur le reste. Quant à la folie, sait-elle vraiment "la vérité" sur la psychologie? Il y a ici confusion entre limite et vérité. Il y a l'idée que la folie est aux limites de la psychologie. En est-elle pour autant la vérité? La folie est aux limites du psychisme, mais le psychisme peut intégrer ses limites, ses affolements et ses folies. Au point que soignants et thérapeutes ont appris à "faire avec" la folie, à être-avec. Et toute création digne de ce nom doit, d'une façon ou d'une autre traiter avec la folie, fût-elle intraitable.

            Dans cette pièce, le seul point de folie, c'est cette femme qui parle le shaga mais qui a l'air d'y être bien, et de comprendre ce que les autres lui disent, de s'amuser d'être incomprise. On se dit que c'est plutôt le passage à l'acte, imaginé par Duras, d'une femme jeune et belle qui voudrait être totalement incomprise, insaisissable, qui en aurait "terminé terminé" avec tout ce qui fait la vie ordinaire – mari, enfant, maison, travail… – et qui serait là à ne parler qu'avec elle-même et pour elle-même. Quant au reste, on y retrouve le geste fondamental de Duras, tourner autour des mots, les toucher, les arranger, les disposer pour qu'ils aient le meilleur effet; c'est assez rare, semble-t-il, pour faire plaisir au spectateur. Mais ce n'est ni drôle ni fou, c'est gênant car c'était supposé l'être, c'était le projet; les propos et les personnages ont été pensés pour ça, mais ça ne décolle pas. Seule demeure la présence gracieuse des deux actrices et d'un acteur, flottant dans le vide.