L’impasse du discrédit

                        On a beau réguler la crise, on ne fait que transférer les dettes car on tourne autour d'un vide: l'absence d'un pouvoir politique global européen. Il y a donc quelque chose d'irrégulable, qui se passe entre l'argent et les différents pouvoirs. Ce qui en outre aggrave la crise, c'est que l'identité européenne est conçue comme un ensemble de fonctionnements et pas comme un projet existentiel commun. On comprend que les régulations fassent fi de la misère qu'elles produisent dans l'existence des personnes et des peuples.

         Et que se passerait-il si les pays qui vivent au-dessus de leurs moyens, les pays riches appauvris vendaient un petit bout de leur terre sacrée pour avoir du liquide?

          Je me permets ce coup d'œil diagonal sur la crise, car j'ai longtemps enseigné les maths aux économistes, à la fac, et je pratique par ailleurs l'analyse des transferts (y compris de fonds) dans leurs crises ou leurs impasses.

            Le mot-clé ici, c'est le "crédit", au double sens: faire crédit d'une somme à quelqu'un, à une banque, à un Etat; et accorder du crédit à la parole de quelqu'un, d'une banque, d'un Etat; ou d'une réunion d'Etats, comme le G20.

            Un fait massif, c'est que les "pays riches" sont aussi appauvris, ayant trop vécu à crédit. Crédit dont on tire la corde – côté personnes, entreprises, banques ou Etats -, jusqu'à ce qu'elle casse. Puis on raboute, on essaie que ça tienne avec des bouts de ficelle, qui ne sont que des transferts de dette (ou de crédit, qui en est le symétrique).

            Dans cette cacophonie, il y a une instance qui dit vrai, c'est le marché: quand il affiche sa méfiance, quand il rechigne à "marcher", il signifie que les décisions que l'on proclame ne sont pas crédibles. Il doute par exemple que la Grèce, l'Italie, l'Espagne, le Portugal vont changer leurs modes de vie, leurs budgets, leurs fiscalités, sans un pouvoir qui les contraint. Or ce pouvoir est absent. Ce serait celui de l'Identité européenne frappant du poing sur la table comme un seul homme; mais l'Europe (la zone euro) subit comme si elle était unie, et réagit comme ne l'étant pas. Ceux qui ont fait la monnaie unique ne se doutaient pas qu'elle impliquait une Europe dont l'identité formelle subirait l'épreuve de la vie; bien au-delà des "régulations" – qu'on réclame de toutes parts et qui ne se font qu'en partie; parce qu'on bute sur le fait que l'identité européenne est réduite à des fonctionnements, mais qu'elle dysfonctionne à l'épreuve de l'existence, celle de ses pays-membres, où la même misère commence à déferler.

            De la régulation, il y en a, il y en aura, mais pas là où il faut pour éviter la chute. Celle du crédit, celle des Bourses qui force pas mal de gens à débourser, de temps à autre, un bon tiers de leur avoir. "Là où il faut", et où la règle fait défaut, c'est à l'endroit précis où l'éthique craque devant la jouissance. Là où des gens de pouvoir, trop occupés à en jouir ou à le protéger, oublient qu'ils sont à des postes-clé du grand bateau où l'on nous mène, et qui s'échoue dans les bas-fonds ou va droit dans les rochers. (Au moment du sauve-qui-peut, ils savent qu'ils peuvent se sauver; qu'ils ne paieront pas pour avoir fait circuler des produits très polluants.)

            Cette façon d'être absorbé dans sa jouissance et de ne pas voir qu'on est tous objectivement solidaires, s'observe à tous niveaux. Dans la finance bien sûr, devenue une grosse industrie qui doit écouler ses produits, lesquels peuvent être avariés; des produits qui sont tout sauf transparents; leur "complexité" dépasse celle des produits ordinaires (où le marketing a déjà fait de gros efforts pour que le client se perde, et renonce à comparer).

            Les régulateurs aussi sont pris dans le même piège. Les Etats aussi lancent des produits, vendent des bons que l'on acquiert, que l'on stocke, et qui se révèlent pourris car la parole qui les fonde n'est plus crédible. Mais l'Etat aime l'argent que rapportent ces produits, ces emprunts; il en vend démesurément; cela s'appelle "dette publique", dont l'excès mesure exactement la perte de confiance, le discrédit. Il y a donc une certaine naïveté à espérer que les Etats vont réguler. Ils le feront, ils prendront des mesures, mais le point critique restera intact, irrégulable au fond. L'honnêteté des responsables n'est pas longtemps crédible.

            Or l'espoir d'un pilotage raisonnable et d'une conduite juste est increvable. Et en principe, il existe de la régulation possible, mais la voie pour la mettre en œuvre et surtout la mobiliser – la rendre mobile et dissociable des agents ou des groupes régulateurs -, exige une sérieuse recherche.

            Peut-être faudrait-il aussi évoquer le "réel", dans cette histoire où d'énormes capitaux sont fictifs, n'existant que par leurs transferts en tant que dette ou crédit. Le réel, c'est le fait que par exemple, pour avoir des liquidités immédiat, la Grèce a dû vendre le port du Pyrrhé aux Chinois. Ce serait curieux que des pays qui vivent au-dessus de leurs moyens se fassent mordre un petit bout de leur territoire pour maintenir leur train de vie. Si un tel tabou, le corps de la mère-patrie, est touché, et par les mains de l'étranger qui en a, du liquide, cela ouvre des perspectives assez troublantes.

             P.S. Autrefois, les marchés intervenaient dans les jeux de pouvoir par médiateurs interposés. Aujourd'hui, ils interviennent directement: ce sont les marchés qui ont chassé Berlusconi. Il faut croire que les grands investisseurs et leurs instances ont cessé de se contenter d'une jouissance secrète, ils la veulent au grand jour, directement consommable. Berlusconi n'était pas le plus grand tricheur parmi les hommes d'Etat qui ont triché. Mais lui exhibait sa jouissance sans vergogne, y compris sur le plan sexuel. Cela a dû être énervant.