30 ans après, que reste-t-il du discours de Lacan?

            Je pourrais parler de Lacan comme événement qui en a marqué plus d'un, qui a relié psychanalyse et sciences humaines (de quoi occuper beaucoup de monde), qui a eu le mérite de redonner Freud à la France – laquelle l'avait reçu dans un emballage grossier, alors que lui l'a emballé plus finement, dans une promesse sans fin d'en dire plus – et la promesse a remplacé le savoir qu'elle n'a pas donné… Mais je préfère parler de la voix et du texte. Voici, j'ouvre au hasard un séminaire de Lacan, n'importe lequel, plusieurs fois, et je tombe sur des phrases alambiquées, contorsionnées, mais toujours prometteuses d'un savoir neuf qui ne vient pas. Puis me revient en mémoire l'époque où je les écoutais, parmi des centaines d'auditeurs fascinés. Il se trouve que je ne l'étais pas, car il me consultait sur les maths (j'étais chercheur), sur l'hébreu biblique, et n'étant pas son patient, nous déjeunions de temps à autre… Peu importe, j'étais sensible au souffle de l'homme qui tenait ce discours: il enveloppait les questions essentielles – du désir, du symptôme, de la jouissance, du transfert, de la pulsion, du réel, etc. – il mélangeait tout ça, en paraissant y mettre de l'ordre, avec une foule de références érudites, de quoi pointer l'ignorance des auditeurs les plus savants car il amenait des choses d'ailleurs, toujours, comme un collectionneur, et il tenait son discours magistral à bout de bras; vers la fin, à bout de souffle, mais avec toujours la promesse de livrer le savoir essentiel.

            Dans cette vaste promenade qui a duré un quart de siècle, à raison de deux fois par mois, tout était évoqué, invoqué: linguistique, philosophie, topologie, théâtre, peinture, hébreu, Chine, Japon…, de quoi accrocher beaucoup d'intellectuels par la promesse d'un savoir nouveau, passé par la psychanalyse; renouvelé par elle. (Il est vrai que le point de vue de l'inconscient rafraîchit beaucoup de choses.)

            Qui le voulait, comprenait assez vite que la jouissance de Lacan était de tenir cet auditoire en haleine le plus longtemps possible. Et il y a pleinement réussi. Cela ne veut pas dire que l'auditoire s'est fait avoir: chacun y a peut-être trouvé son compte, mais la plupart étaient tirés comme par une laisse par la promesse d'en savoir plus, et la jouissance imminente de la voir se réaliser. Nous sommes tous très fragiles du côté de la promesse. L'amour de la promesse indique au loin la promesse de l'amour, de la connaissance, de l'éclairage tant attendu.

            Ce discours était vivant tant que l'homme qui le tenait était vivant. Mais, phénomène bizarre, on dirait qu'il a consommé sa jouissance dans ce discours, qu'il l'a pressé jusqu'à la dernière goutte de son plaisir de fasciner, et que ce qui est resté, à savoir le texte des Séminaires, est une sorte de corps sans voix, sans vie, qui s'éclaire surtout lui-même, sauf exceptions – où l'on a encore des éclats prometteurs. Souvent, il s'obscurcit volontiers, comme par peur d'être compris, dépassé. Aujourd'hui, il occupe des cohortes de lacaniens qui font des arpentages sur ce grand Corps inerte et trouvent des liens subtils entre telle ou telle de ses parties. Et certains y trouvent des choses: notamment l'énergie qu'ils y mettent, leur désir de s'interroger au moyen de ces mots, de ce style – que leurs aînés leur ont transmis parce qu'il les a fascinés. Mais les trouvailles sont rares et le matériau ingrat. On le touille et le retouille sans autre bénéfice que la sensation d'une présence parlante qui a occupé la scène – mais les restes de cette scène ne nous parlent plus, ne résonnent plus avec nos vies réelles; ni même avec les pratiques de la cure.

            Bien sûr, Lacan nous a redonné Freud, mais la facture qu'il fit payer a été lourde: toute une génération de "fans" englués dans ces formules, cette rhétorique, convaincus d'"en savoir un bout", n'ayant aucun moyen de voir qu'ils ont été sacrifiés, dans leur potentiel personnel, lorsqu'ils en avaient.

            Ainsi donc, il y aurait comme une justice symbolique qui, 30 ans après, condamnerait ce discours comme étant hors sujet, trop loin de nos problèmes réels? le livrant à ses "fans" pour qu'ils dégustent toutes ses nuances? Souvent, c'est le discours des "fans" pour glorifier Lacan qui le réduit le plus. Preuve que c'est leur amour qui lui donne consistance, attirant le regard public sur ce bourgeois excentrique, fascinant, désirant, capricieux, séduisant… Cette justice sévère sanctionnerait ce discours parce qu'il n'y a plus la voix, le corps gesticulant qui le portait? C'est un peu cruel. Pourtant, il parle beaucoup du "sujet"; mais cela a-t-il produit des sujets qui "existent"? ou des sujets qui se protègent dans le carcan de ce discours? – où l'on trouve surtout des questions suspendues et des signes indiquant qu'il enveloppe l'essentiel mais ne peut rien en dire. Mais cela peut-il se dire? Tel était le point d'illusion: après trente ans on a en main quelques fétiches – le cross-cap, le nœud, le schéma en tire-bouchon, les quatre discours, les "formules" de la sexualité – pas vraiment utilisables…, et si on laisse tous ces gadgets avec respect sur l'étagère, ou à d'autres qui les "travaillent" toute leur vie, on se retrouve avec un Rien bien précieux. Cette longue parlance a donné du rien, un rien auquel certains purent s'accrocher, et qui rappelle que l'essentiel existe mais qu'on n'y accède pas en écoutant un homme faire croire qu'il y accède. On connaît la blague du Juif qui vend des têtes de hareng parce que ça rend intelligent, tout le monde achète et certains viennent protester: "On n'est pas plus intelligent!" Et l'autre: "Vous voyez bien, vous l'êtes devenu!"

            Lacan a-t-il "refondé" la "psy" en reformulant ses thèmes? ou l'a-t-il posée, comme expérience vivante, entre des étaux solides qu'il croyait maîtriser (linguistique, structuralisme, mathématique, etc.)? Cela lui a permis de fournir un langage qui formule les problèmes d'une façon qui éloigne toujours plus de leur réalité.

            Quant à ceux qui ont fait leur carrière ou leur "beurre" avec ça (Roudinesco, Miller et d'autres), ou qui n'ont plus que ces repères et ce langage, ils crient au génie et maintiennent que c'est essentiel, incontournable. Incontournable peut-être comme phénomène d'époque, dont on paiera encore cher les fatuités.

            Car là se produit l'autre fait curieux: il est impossible de les convaincre du contraire; à cause du transfert. Lacan, dans son discours au fil des années, s'est élaboré lui-même comme supposé savoir, toujours, et de plus en plus. C'est même ainsi qu'il reformule le transfert freudien: transférer sur quelqu'un, c'est le supposer savoir. Non seulement des gens sont venus déposer à ses pieds leur destin pour qu'il en fasse quelque chose (transfert banal et massif qui s'est transmis), mais la plupart de ceux qui l'ont écouté ou suivi ont transféré sur lui, accroché sur lui leur désir de savoir. Or le transfert, c'est de l'amour, en l'occurrence originaire, notamment parental. On ne peut pas réfuter une personne qui a fait ce transfert, de même qu'on ne peut pas dire à quelqu'un que son père a été trompeur; on lui ferait de la peine inutilement.

            Donc, on ne peut pas réfuter la certitude qu'ont certains (lacaniens intégristes ou nuancés) de l'importance essentielle de cette pensée. On ne peut pas leur dire que ces phrases alambiquées, qui chaque fois semblent poser la question de façon subtile, ne font que s'en éloigner pour s'enivrer de leurs propres arabesques. En revanche, quand Lacan vivant enfourchait ses phrases et caracolait sur l'écume de leur vague, de leur flux et reflux, cela "en jetait", c'était un bon théâtre du verbe.

            Dans ce théâtre désert (sans lui), on perçoit les efforts de certains pour réinsuffler de la vie; le plus curieux, c'est qu'ils finissent par retrouver, avec un peu de chance, les bonnes veines du freudisme, comme si au-dessus d'eux planait ce mot de Lacan, parmi les derniers: "Vous pouvez être lacaniens si vous voulez, moi je suis freudien". Un joli pied de nez final, et trompeur comme il se doit; car il était freudien, lacanien, et n'importe quoi d'autre, pourvu que cela pût servir son désir du moment, qu'il n'a jamais lâché, au point de prétendre que le principe de l'éthique, c'est de ne pas céder sur son désir. (Encore faut-il le connaître, ce désir. Lui, connaissait le sien, et n'a pas cédé là-dessus; mais beaucoup prennent pour leur désir ce sur quoi ils ne cèdent pas; ou ne sont pas là quand leur désir fait signe.)

            L'excitation que Lacan a produite a-t-elle desservi l'analyse? a-t-elle permis à ceux qui en ont besoin de venir chercher de l'aide? Ou les a-t-elle dissuadés par ce savant brouillard plein de scintillements fugaces? Question ouverte. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois retiré, après qu'il eût achevé son feu d'artifices, il nous laisse songeurs sur la brillance de ces feux, qui brûlent en se consumant (contrairement au "buisson ardent"), et qui, une fois éteints, produisent certes beaucoup de livres – dont certains sont achetés sans être lus (les siens) -, et livrent surtout des lumières improbables.