Mouvement social en Israël – Une idée originale qui va loin

 

            Résumé: Le mouvement social en Israël est original: il étale au grand jour, avec une force massive jamais vue, des problèmes d'existence qui sont vécus ici dans une réelle impuissance. Quoi qu'on pense de l'Etat hébreu, son peuple est sur ce point, étonnant et novateur.

 

            J'ai assisté samedi soir 3 septembre à une étrange manifestation à Tel Aviv: trois cent mille personnes, avec beaucoup des jeunes, sont arrivées à "La place de l'Etat", pour exprimer un désir de justice et de vie digne (digne des efforts qu'ils font, car ce ne sont pas des chômeurs ou des déclassés: la plupart ont un travail, mais ne s'en sortent pas en raison du coût de la vie). Ce nombre est impressionnant, c'est comme si deux millions huit cent mille personnes défilaient à Paris. Du jamais vu, notamment ici: imaginez deux millions de personnes Place de la République à Paris, protestant contre le coût de la vie, sans Partis ni syndicats. Pourtant, ce coût est "très mal vécu" par beaucoup, ici.

            Tous ces gens en ont eu assez de se dire que d'autres décidaient pour eux que la vie leur coûterait cher, de plus en plus. Leur mot d'ordre principal: le peuple veut une justice collective n'est pas à entendre au sens de "justice sociale" qu'on lui donne ici, avec des accents ouvriers, syndicaux, économistes (mieux répartir le camembert…). Il s'agit de justice "collective" au sens où, pour tout collectif concerné – que ce soit des employés, des consommateurs, des travailleurs d'une entreprise – on veut que ceux qui le gèrent n'abusent pas de leur pouvoir, qu'ils aient une autre loi que celle de leur rapacité, qu'ils cessent de traiter les gens comme de simples moyens de faire de l'argent. (Voilà qui touche à l'une des plaies du commerce postmoderne: on n'essaie pas d'être utile tout en gagnant de l'argent, on veut d'abord faire de l'argent via l'utilité des produits; et l’on fait de gros efforts de marketing pour que l’acheteur s’y perde, et ne sache plus comparer).

            Fait curieux, ce mouvement qui porte sur des problèmes que nous vivons ici, leur donne une portée toute nouvelle, d'avant-garde, pourrait-on dire. Il pose d'abord et massivement le refus de s'enfermer dans une identité. Dans le cas des Israéliens, c'est l'identité sécuritaire. Elle est vitale mais elle n'est pas le but de la vie. Il ne s'agit pas de passer du "sécuritaire" au "citoyen", mais de combiner l'identité et l'existence, qui se révèlent être un couple dynamique: quel sens y a-t-il à défendre la sécurité de l'Etat si l'on n'a pas de sécurité intérieure? si on se sent exposé aux pulsions voraces de ceux qui imposent leur prix? et qui, en outre, profitent du cadre sécuritaire pour y enfermer les citoyens afin de mieux les pressurer en augmentant leurs profits.

            Ce serait donc réducteur de ramener ce mouvement aux tares de l'Etat hébreu, d'une économie prospère qui produit trop de "laissés-pour-compte", ou d'une démocratie "malade" de ses tumultes partisans, de ses "obsessions" sécuritaires… Le mouvement rassemble des gens qui en ont assez d'être la proie du marché quotidien (de subsistances, des loyers, de l'immobilier, etc.). Cela résonne plus largement: nos sociétés, avec leurs crises, y compris celle de la Dette, ne sont-elles pas la proie des marchés? notamment financiers qui, devenus partie prenante de l'économie, y font carrément la loi?

            Du coup, appeler ces gens "les indignés", c'est encore réducteur: leur mouvement s'est infiltré dans la passivité naturelle des citoyens, de là-bas ou d'ici, de tout pays développé en fait, où l'on vit ces questions (du prix à payer) d'une façon passive et impuissante. Et le contraire d'être passif, c'est être non pas indigné mais décidé, résolu, et ensemble. A une lettre près, cette Résolution implique une révolution, pacifique; une véritable avancée dans l'idée de démocratie. Celle-ci, au-delà des jeux politiques, des rivalités de partis ou de personnes pour tel ou tel poste important, impliquerait un contrôle populaire (en dehors des syndicats et des partis, mais dans le cadre des lois à réaménager) – contrôle des prix, des loyers, des profits, des capitaux… De quoi secouer une oppression intense et silencieuse qui a lieu dans nos pays.

            L'aspect direct et radical de cet objectif, je l'ai senti dans cette manifestation. J'ai pourtant pris part à "Mai 68" d'un bout à l'autre – avec des mots d'ordre anti-autoritaires, contre la répression (que suscitaient les "manifs"), des travailleurs encadrés par les syndicats, etc., et un grand vent de liberté. J'ai senti ce vent-là à Tel Aviv, avec aussi l'impression que ça ne peut pas rester du vent: il y avait là une intensité de présence, une pression existentielle, une sensation d'urgence pour changer, pour dégager la vie des emprises prédatrices. Et cela émanerait du peuple. Bien sûr, c'est difficile ici de s'inspirer d'un pays qu'en général on désapprouve. Or on peut désapprouver l'Etat hébreu, mais son peuple est étonnant. Il vient de réinscrire l'enjeu d'exister comme essentiel; cet enjeu qui l'a sans doute porté dans son histoire millénaire, et qui aujourd'hui prend un sens très concret: ne pas se laisser enfermer dans le cadre qu'on vous impose, fût-il rassurant et identifiant; prendre le risque de mettre en acte son envie de vivre. Cela recoupe aussi, en passant, les "printemps arabes" – où les peuples, enfermés par leurs dictateurs dans une identité figée, essentiellement religieuse, voudront sans doute la dépasser une fois leurs tyrans écartés.