Kippour et le rite du bouc émissaire

            Pourquoi dit-on à Kippour le texte de la Torah sur le bouc émissaire? Telle est la question que me pose mon amie D. Horvilleur.

            Ma réponse est en deux temps. On lit ce Texte parce qu'il décrit le rituel de Kippour tel que l'a fixé la Torah en créant cette journée, pour expier le péché du Veau d'or, faute majeure s'il en est, vu les variantes infinies de l'idolâtrie qu’il symbolise.

            On lit ce Texte tout comme on lit le rituel de Moussaf qui décrit ce que faisait le Grand Cohen ce même jour au Temple. Nous ne pouvons pas faire les choses comme à l'origine, on lit les Textes qui les décrivent. Cela fait de nous un peuple du Texte ou de la texture, au sens large du terme.

            Alors pourquoi ce rite du bouc émissaire dans le Kippour des Origines? Sans doute pour rappeler et inscrire un vœu crucial: c'est sur l'animal qu'on doit transférer symboliquement les fautes, les ratages, les manquements; et non comme d'habitude sur l'animal qu'on sacrifie mais sur l'animal vivant, qu'on envoie sans le tuer dans le Désert, le lieu de l'errance originelle. (Là où le peuple a erré parce qu'il n'a pas eu confiance dans la Parole.) On l’envoie au désert qu’il ne pourra pas traverser. En outre, il y a un tirage au sort, donc un effet du hasard : le prêtre tire au sort celui des deux boucs qui sera le bouc émissaire, celui qu'on ne tue pas, l'increvable pour ainsi dire, qu'on chargera des péchés du peuple pour l'envoyer au diable… Et l'autre bouc, on l'offre à Dieu en sacrifice, pour expier ces mêmes péchés. Mais l'émissaire doit faire savoir ailleurs (au diable, ou  à qui veut savoir…) que le groupe connaît le manque, le péché, le désir; qu'il est tout sauf innocent de ce côté-là. Ce bouc symbolise un moment existentiel où le groupe se reconnaît en faute et fait le vœu que ces fautes aillent au diable.

            L'autre bouc est sacrifié pour garder le contact avec Dieu – c'est la fonction du sacrifice (korban, de karob qui veut dire proche).

            Curieusement on n'a retenu dans "nos sociétés" que l'effet bouc émissaire où une multitude s'échauffe contre quelqu'un (une personne ou un groupe) et s’identifie, lui, comme innocente. On l’a encore vu récemment lorsqu’une multitude de tendances ont fait haro sur un homme et ont projeté sur lui leurs manques comme pour s’en expurger, ce qui ne les a ni apaisés ni épurés.

            Le but du Kippour est de se dégager de sa culpabilité. Les fondateurs ont bien compris que l'homme trop coupable est dangereux, y compris pour lui-même, et que sa tendance à transférer ses fautes sur le prochain est presque innée. Et c’est là une violence idolâtre, un sacrifice humain. La faute que l'on reproche à cette personne (et qu'en fait on projette sur elle) est celle-là même qu'on commet en la sacrifiant. C'est bien pourquoi un groupe n'est pas lavé de sa faute quand il l'impute à un "bouc émissaire" humain.

            Pour certains auteurs, la violence est d'abord celle qu'on exerce sur le bouc émissaire. C’est plus complexe: l'origine de la violence c’est l’entrechoc des symptômes, et notamment des narcissismes qui ne se supportent pas. Mais un penseur chrétien comme R. Girard maintient que c’est le bouc émissaire; sans doute parce qu’il est très marqué par le montage christique. Or le Sauveur des chrétiens n’a pas été un «bouc émissaire»; les hommes n’ont pas projeté sur lui leurs péchés; c’est lui qui est censé les avoir pris sur lui. En revanche, le peuple juif a souvent été pris comme bouc émissaire. Mais il a toujours pu traverser le désert; à chaque génération.

            Ajoutons qu'à Kippour, on ne fait que demander la grâce. Or le nom même de Judah signifie… grâce à Dieu.