Le scandale du Rio-Paris

Décidément, ces grands accidents d'avion (et d’autre chose) expriment souvent, comme un lapsus meurtrier, le même retour du refoulé. Que refoule le techno-système qui nous enveloppe et parfois nous étouffe au nom de la sécurité? L'humain , tout simplement ; au sens où , dans le meilleur des cas , on construit un objet, un engin, on y met beaucoup de savoir, et on s'absente à ce savoir, auquel on se trouve soumis ; on ne pense plus au-delà ou à côté ou à travers ce cadre précis où l’on s’enferme ; on se retrouve amputé, diminué, y compris des connaissances techniques acquises, et surtout de la chose la plus précieuse, la présence humaine, la présence à soi, aux autres, au monde, au possible.

Que s'est-il passé dans ce Rio-Paris dont on vient de décoder les derniers échanges – accablants – qu'ont eus les pilotes? Les instruments leur ont donné des relevés contradictoires, donc la technique n'était plus fiable; mais eux , ne faisant confiance qu'à la technique, devant la trahison de celle-ci, sont restés désemparés, dans le désarroi total, réduits non pas à eux-mêmes car eux-mêmes c'est une infinité de ressources et d'intuition , mais réduits à être entièrement démunis, n'ayant plus accès à leurs propres ressources. On dit qu'ils étaient stressés et que c'est donc de leur faute même si on ajoute que ce stress était normal et humain ; mais c'est là une belle escroquerie pour éviter de parler des graves défauts du matériel, des erreurs du constructeur. Et aussi des erreurs de la formation.

Car lorsqu'on forme des techniciens de haut niveau, pourquoi ne pas leur apprendre aussi à être des hommes, à être les hommes qu'ils sont, si la technique fait faux-bond? Je fais ce rappel minimal au fil des mes articles sur les accidents, dont l'un s'intitulait précisément: Les avions ne tombent pas du ciel, façon de dire que s'ils tombent, c'est que les hommes y sont vraiment pour quelque chose, soit dans leur manière de faire, soit dans leur impuissance à retrouver l’esprit, l'improvisation, la présence, l'intuition qui est la leur. Ces pilotes ne savaient même pas si l'avion montait ou descendait, alors qu'on peut le savoir en regardant un verre d'eau. C'est dire à quel point ils n'attendaient de savoir que des appareils qui justement n'en donnaient plus. Je ressasse ces rappels sans illusion sur le fait que cela changera la formation, ou le formatage des personnels. Même lorsqu'on leur adjoint quelques remarques psychologiques, elles font figure de pièces rapportées, elles n'ouvrent pas la personne à autre chose qu'à ce qui est programmé.

Pourtant la question est vitale, que posent sans cesse ces grands sacrifices humains: peut-on envisager une culture, une civilisation où en même temps que le programme, il y ait la sortie du programme; où en même temps que le formatage, il y ait le faire face aux choses informes qu’impose le hasard de la vie? où en même temps que l’on « cadre » et qu’on travaille « dans le cadre », on puisse aussi en sortir, au moins par la pensée, et le regarder du dehors ? où en même temps qu’on mène un jeu avec rigueur on puisse aussi envisager de changer de jeu ? Bref, une culture de l'entre-deux où l'on marche sur ses deux pieds plutôt que de se mutiler en se confiant à une logique linéaire qui, quand elle craque, vous laisse perdu ? On pourrait même présenter à ces grandes compagnies une formation dans ce sens, pourquoi pas, et par des analyses concrètes, dans le vif ; mais la plupart pensent encore ces choses en termes de clivage : on est dans le programme, ou en dehors, mais on n’est pas dans les deux, et encore moins dans l’entre-deux.

 

3 réflexions au sujet de « Le scandale du Rio-Paris »

  1. comparatif mutuelle

    Salut très bon site, puis-je vous soumettre une question : comment s’y prendre pour sauvegarder votre article en pdf pour le lire tranquillement depuis mon ordinateur où je n’ai pas internet ? Un grand merci pour tout.. Conséquemment,je possède un site et je mourrais d’envie de vous le signaler si à tout hasard cela vous intriguait.
    Julie

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