Le tueur d’Oslo – Réflexions sur un certain affolement interculturel

Ce tueur, qui a posé une bombe à Oslo et abattu plus de 80 personnes, chaque fois qu'on l'évoque, c'est pour dire qu'il est fou, donc qu'il n'y a pas à chercher plus de ce côté-là. C'est dommage, car les fous ou les points de folie de nos sociétés ont des choses à nous dire sur nos modes d’être « pas-fous ». En outre, j'ai suggéré depuis longtemps de distinguer la folie de l'affolement. Beaucoup d'individus ou de situations sont en proie à un tourbillon d'affolement qui les fait décoller d'une partie de la réalité (pas de toute la réalité, comme c'est le cas dans la folie) et qui leur fait construire un système autonome, partiel et rationnel, qui finit par exploser dans un instant de "folie".

Qu'est-il donc arrivé à cet homme pour qu'il se lance dans ce process? Il avait des idées strictes sur l'immigration islamique, et il s'y est accroché de toutes ses forces. Elles étaient chargées d’angoisse, et pour peu qu’il ait vécu des moments difficiles au contact de l ‘autre culture, tels que des altercations avec des jeunes norvégiens d'origine islamique, comme cela arrive, y compris dans d'autres pays comme le Danemark, les Pays-Bas ou ailleurs, et pour peu qu’il n’ait pas pu en parler, car cela ne se parle pas dans ces pays, cela fait mauvais genre, il a pu en faire un traumatisme, aggravé par la solitude où il s’était enfermé. Il est clair qu’il n'a pas eu avec qui en parler, puisqu’il s'est inscrit à un Parti dit d'Extrême-droite où l'on rumine ces choses-là, mais que ça ne l’a pas aidé à vivre avec ses questions. Il a donc décidé d'agir, et vu son affolement d’être seul avec son problème, il a décidé de le faire éclater au grand jour, tout seul.

Et là, il s'est trouvé aux prises avec une perte des repères, une angoisse qu'il n'a pu maîtriser que par le travail minutieux, l'élaboration frénétique de son attaque. Il voulait tout à la fois – alerter ses compatriotes sur le danger qu'il ressentait, celui d'une grave mutation de l'identité européenne, les alerter en faisant comme un terroriste, et combattre ceux qu'ils sentaient responsables de cette mutation, (à savoir, le Parti qui l'a rendue possible), et en même temps se rabattre sur un modèle européen absolu et rigoureux, ce qui le faisait basculer vers le nazisme. Tous ces vœux contradictoires l’ont fait tournoyer dans une sorte de vertige, où seul le projet matériel a servi d’axe, et l’a pour ainsi dire polarisé jusqu'au bout.

Refuser de penser ce phénomène comme un symptôme, et dire fièrement : « nous poursuivrons comme avant », c’est risquer de se glorifier de sa myopie ; et ce n’est pas si respectueux pour les victimes. Si une société produit des individus de ce genre, elle doit se questionner, notamment sur le silence qu'elle maintient à propos de ces problèmes. Bien sûr, il y a eu des débats, sûrement ; mais si j’en juge par ceux qu’il y a eu en France, qui furent nombreux et passionnés, je peux dire qu’un certain type de débat, par son caractère formel, contourne les problèmes que les gens vivent, et laisse intacte la frustration des plus inquiets sur leurs repères et leur identité. Et même si un choix majoritaire se dessine, il importe que l’autre partie du public, bien que minoritaire ne se sente pas écartée, puisque l’enjeu est justement de « vivre ensemble ».Bref, il ya des débats très bavards qui ont valeur de censure parce qu’ils refoulent des choses vécues. Il est probable que l’effet de deuil renforcera ce refoulement. Or c’est lui qui en un sens a produit ce phénomène.

Certes, cet homme est seul responsable de ses actes, mais le contexte qui l’a produit et qui l’a mis dans cet état y a sa part. Les responsables de l’Etat y ont la leur, non pour leur politique dans ce domaine, qui est discutable comme toute autre, mais pour le fait qu’elle passe sous silence les questions du vivre ensemble lorsqu’elles touchent l’entre-deux-cultures, les fondamentaux de chacune; et surtout, le gros problème de la transmission, du passage des générations. Je m’explique : le statut proposé aux immigrés leur convient en général; c’est quand leur enfants deviennent adultes, qu’ils expriment des problèmes de prestance sur lesquels les parents étaient prêts à faire des compromis. Et cette expression identitaire, plus ou moins violents, effraie les couches les plus fragiles de la société, peur qui chez certains peut tourner à la panique mentale, impliquant le passage à l’acte.

Ce point crucial ne dispense pas de mieux connaître les rapports entre ces deux cultures, en profondeur, par exemple, les rapports entre Bible et Coran méritent d’être connus, même quand on est tous des « laïcs », car ces Textes sont très actifs au niveau culturel et inconscient ; d’où dépendent les culpabilités réelles de chacune des deux cultures vis-à-vis de l’autre. Toutes ces questions vécues méritent mieux que le clivage imposé au nom des bons sentiments. Elles requièrent quelques recherches, auxquelles d’ailleurs l’auteur de ces lignes a d’ailleurs fréquemment contribué.

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