Crise de l’euro – Volonté ou confiance?

Résumé. La crise actuelle de l'euro – et de l'Europe – tient à un manque de volonté politique, mais d'où vient ce manque? d'une méfiance entre les identités, qui fait penser qu'on en est encore à une Europe des identités et pas encore à une Europe existentielle, sans identité globale, mais avec un désir de vivre ensemble.

L'euro chavire parce que l'Europe révèle ses failles. On a beau les passer sous silence, ça "crève les yeux":  manque d'affirmation solidaire, manque d'une parole qui dirait qu'on fait bloc dans la crise, ce qui éloignerait celle-ci. Est-ce un manque de volonté? En apparence oui, mais déjà quand un homme "manque de volonté", c'est qu'il n'a pas confiance en lui-même, en sa relation avec les autres, avec le possible, avec l'être si l'on peut dire. Le groupe aussi; mais dire que le groupe européen manque de confiance (donc de volonté), c'est dire qu'on s'y méfie les uns des autres. En somme, on a encore une Europe des identités, et non une Europe existentielle, où non seulement on coexisterait ensemble mais où serait privilégié l'existence par rapport au fonctionnement. Non que celui-ci soit secondaire, mais il doit être en interaction avec l'existence, en dynamique d'entre-deux avec elle.

C'est le terme que j'ai employé dans un autre contexte mais qui se révèle étonnamment similaire. En effet, les révolutions arabes ont montré que tous ces peuples, qui étaient cloués à leur identité (on les y avait fixés en agitant le spectre de l'intégrisme), ces peuples se sont ébranlés pour affirmer leur existence, leur désir d'exister au-delà et à travers les données identitaires. A un tout autre niveau, dans un tout autre style, c'est ce même passage que l'Europe, jusqu'ici, n'a pas pu faire pacifiquement. Et il est clair qu'il ne peut pas se faire violemment, ce passage d'une mosaïque d'identité à un élan existentiel qui les respecte mais aussi les traverse et les dépasse… au nom de quoi ? Non pas d'une "identité européenne" à définir d'avance, cela ne passe jamais ainsi; quand on décolle de son identité ce n'est pas pour une autre qu'on a tracée volontairement, c'est pour une certaine expérience qui à la longue peut remanier les repères identitaires et les relancer dans une dynamique vivace, entre identité et existence.

Je me souviens d'un "colloque européen" d'il y a trente ans à Madrid, où l'on posait ces questions en termes bien plus confus: on espérait que la culture européenne unifierait l'Europe, lui donnerait une sorte d'identité plus souple, plus globale et abstraite, plus ouverte que chacune des identités. Mais la culture, ça ne fait pas une existence; c'est presque l'inverse: c'est l'existence vivante et dynamique qui sécrète de la culture comme ensemble de traces qui méritent d'être transmises, reconnues, célébrées.

En tout cas, la volonté qui manque, et qui conditionne ce manque de confiance dont profitent les marchés, ne pourra s'appuyer que sur un désir d'Europe, un acte de foi nullement aveugle mais réaliste. On a les moyens de paraître unis, aux yeux du Tiers monétaire et féroce, sans forcément s'aimer ni se faire confiance de façon absolue. Il est remarquable que cet amour mesuré, cette confiance modulée, lorsqu'ils manquent, vous font passer au bord du gouffre, par des points critiques très concrets, qui vous obligent à inventer par temps de crise ce que vous n'avez pas pu faire par des temps plus calmes.

Mais n'est-ce pas dans les moments critiques, violents, déchirants que l'on a des sursauts de vie ? Comme le disait un philosophe grec, Héraclite: Toutes les choses sont régies par la foudre.