Affaire DSK – La « présomption de véracité »

Quand deux personnes sont en litige, et qu'un juge ne peut pas trancher faute d'atteindre la vérité, et que c'est "parole contre parole", il en est réduit à explorer la manière dont chacune des deux fréquente la vérité dans sa vie. Et c'est ainsi que la manière de Madame Diallo a affaibli voire annulé sa capacité d'accuser. Cela n'exclut pas qu'elle ait pu dire la vérité dans ce cas précis; mais justement, cette vérité reste improuvable. (J’ai montré ailleurs et dès le début de l’affaire[1] que pour des raisons cliniques, l’accusation de viol a de très fortes chances d’être fausse: pour forcer une femme à une fellation, il faut la menace d’un revolver ou de quelque chose d’équivalent; du reste, dans certaines cultures, on les édentait pour pouvoir les forcer sans qu’elles mordent; or une menace de cet ordre annule la jouissance attendue, sauf si l’homme est « fou », ce qui exige de très lourds antécédents.)

On va donc sans doute débouter la dame. N’en déplaise à ceux qui voudraient qu’un homme paie pour « l’honneur des femmes », pour « l’honneur des noirs », pour l’« honneur des pauvres », etc. (Dans le cas du capitaine Dreyfus, c’était pour « l’honneur de l’armée ».)

N'en déplaise aussi à ceux qui promeuvent la "présomption de véracité", grâce à quoi, nous dit-on[2], la police new-yorkaise a "démontré qu'elle pouvait en quatre heures renverser l'ordre du pouvoir et saisir au collet le puissant financier".

Curieusement, la démarche du juge que j'évoque n'est pas si loin du fameux "Jugement de Salomon", où c'est parole contre parole: une prostituée prétend que l'enfant vivant est le sien et que l'enfant mort est à l'autre, laquelle soutient l'inverse; le roi avoue qu'il ne peut pas décider. Alors il explore la manière dont chacune fréquente "la vie", la vérité de la vie, quand il s'agit de celle d'un enfant. Il dit: on va couper en deux l'enfant vivant. L'une répond "Coupez!" et l'autre dit qu'elle renonce. C'est à elle qu'il donne l'enfant. Rien ne prouve qu'elle soit la mère, mais la façon qu'avait l'autre de faire avec la vie de l'enfant, qui est l'objet du litige, l'a simplement disqualifiée.

C'est un fait que le Procureur américain a d'abord suivi la "présomption de véracité": puisqu'il y a du plausible dans ce que dit la plaignante, on peut lancer la machine judiciaire à fond, elle peut broyer la vie sociale de l'accusé; et si ensuite on doit arrêter la machine, on lui fera des excuses. Autrement dit, cette présomption permet de fonder absolument la vérité, pendant un temps certain, sur la parole d'une seule personne; sachant que l'autre subit déjà les graves dommages auxquels elle serait condamnée; par exemple, démissionner de son travail, être l'objet d'une vindicte massive, être pointée comme "une honte", etc…

Ainsi, cette "présomption de véracité" censée équilibrer la présomption d'innocence, l'a en fait annulée, puisque l'accusé a beau être présumé innocent, il subit d'abord une expiation irrémédiable du crime qu'il n'a pas commis. Sur cette manière de faire, la justice américaine va devoir se questionner. On doit pouvoir prendre en compte l'accusation plausible sans déclencher toute la machine qui la suppose entièrement vraie. Il y a une gradation dans la manière d'écouter la plainte, de reconnaître la souffrance: entre la traiter par le mépris et la prendre pour vérité, il y a du jeu et du possible.

Là-dessus, j'entends aux infos que DSK n'est "pas vraiment tiré d'affaire", car deux employées du Sofitel ont dit qu'il leur a proposé de le rejoindre dans sa chambre. J'ai d'emblée imaginé l'annonce dite par Anne Roumanoff sur le mode: -"Et puis vous savez quoi?! ce type a fait une proposition à Alicia! et le lendemain, une autre à Clara!", une proposition! ça peut être traumatisant! D'ailleurs, elles ont été tellement choquées, qu'elles ont mis tout ce temps à oser l'avouer, à oser le raconter à la Direction!… C'est comme l'autre, d'ici, elle a été tellement traumatisée, qu'elle a mis des années à penser l'avouer! C'est pas possible, des femmes aussi timides, aussi peu conscientes de leurs droits!…".

Je connais trop la souffrance de celles qui ont été violée et n'ont pas pu porter plainte, pour admettre qu'on l’instrumente: nous en avons entendu, des couplets sur Madame Diallo hébétée, traumatisée, que ses collègues prennent dans leurs bras pour la consoler…

Mais si l'info passe comme une lettre à la poste, c’est qu’elle prend place dans une logique de l'ameutement qui est à l'œuvre depuis le début. Heureusement, même avec cette logique, il faut tout traduire en termes juridiques, et là, ça bloque: recevoir une proposition, quand on est adulte, ce n'est pas comme recevoir des coups et des blessures. Il y a donc de l'espoir. Par ailleurs, l’analyse des propos de T. Banon me convainc, pour des raisons cliniques aussi, qu’elle sera sans doute déboutée.

Dans toute cette histoire, la pulsion « bouc émissaire » s’est bien déchaînée, et dans un premier temps, elle se sera pleinement satisfaite ; mais dans un second temps, chacun et chaque groupe qui aura apporté son sac d’affects pour le déverser sur cet homme, devra repartir avec, et se confronter à lui-même. A croire qu’il y a une justice supérieure, qui remet de temps en temps un peu d’ordre. En attendant, il y aura du désordre : on ne déclenche pas le « bouc émissaire » impunément.


[2] . Voir le Monde du 23 mai 2011, "La femme de chambre et le financier".