Passage au Festival de Cannes 2011

De passage au Festival quelques jours, j'y ai vu sept ou huit films; dont L'Arbre de vie, une belle œuvre sur le deuil. C'est une famille américaine normale qui perd un fils; retours sur sa naissance, son éducation, ses rapports avec son père un peu raide, ses frères, sa mère présente-absente… La perte est bien montrée comme un deuil impossible, une catastrophe; devant laquelle l'auteur cherche à ouvrir des pistes lointaines; d'où la prégnance des images fortes de la terre, du ciel, de la nature, comme s'il voulait réanimer la Création pour transformer peu à peu cette mort d'un fils en une offrande au monde vivant, puisqu'à la fin on entend cette parole de la mère: Je te le donne… C'est plus panthéiste plutôt que religieux ou mystique. La mystique fait fusionner le croyant avec son Dieu; ici c'est un don de l'enfant mort au cosmos qui l'a englouti, pour empêcher l'engloutissement et la pure perte.

Dans la tradition juive, en tête des tombes, il y a quelques lettres, des initiales, qui disent un vœu: Que son âme soit enserrée (gardée) dans le bouquet de la vie. On restitue le mort au cycle de la vie, c'est ce qui est dit à la fin du film, sachant qu'au début, il y a cette citation du Livre de Job: "Où étais-tu quand j'ai créé le monde?" quand se sont crées telles et telles merveilles du monde? C'est ce que dit Dieu à Job, cet homme écrasé par des malheurs inexplicables, excédé par des consolations banales du genre: s'il t'arrive malheur c'est que tu es puni de tes actes. Là, c'est une façon de dire que le malheur, la cassure, la faille, tout ce qui vous tombe dessus, n'est qu'un moment dans l'immense processus créateur de la vie, la permanente re-création où il n'y a pas seulement à dire "je suis peu de chose", où l'on a à prendre place, sachant que les règles du jeu cosmique excèdent nos morales et nos psychologies du genre: "qu'est-ce que j'ai fait pour que ça m'arrive?" D'ailleurs, le père avoue: "Je me rappelle, un jour je lui ai dit qu'il tournait mal la feuille du piano". Il y a de la culpabilité, il l'exprime sur une chose sans importance, pour rester inconscient du ravage de son éducation, qui peut aussi n'être pour rien dans la mort de ce fils. Le film est une approche du malheur pur, sans cause prévisible mais qu'il s'agit d'intégrer.
Est-ce que l'auteur réussit ce pari? Je ne le pense pas. Sa texture se disperse, son écriture n'est pas assez serrée, bien que ce relâchement puisse aussi évoquer un désir d'abandon. En tout cas, les images sont très belles, on voit d'emblée qu'il surclasse les autres, même s'il n'arrive pas à tenir son défi, qui est peut-être intenable. Son ratage évoque quelque chose d'entamé, d'ébréché, d'irréparable, qui est bien le thème du film.

J'ai aussi aimé Drive de Nicolas Winding, (prix de la mise en scène); un film d'une violence – et d'une beauté – à même le quotidien, avec ces grandes avenues de Los Angelès et ce type qui ne fait que conduire, que driver un peu borderline, assez limite, mais très intègre. Il travaille dans un garage, on lui trouve un boulot de cascadeur, il se fait des sous en aidant des casseurs à faire leur hold-up, lui est avec la voiture, il attend que les deux qui font le casse reviennent, il leur donne chaque fois cinq minutes, montre en main. On frôle un monde d'une grande violence et en même temps elle a quelque chose de drôle. Il y a une scène dans l'ascenseur où l'homme, qui est un acteur formidable, est avec la fille qu'il drague, une mère avec un enfant, et il y a là un type de la mafia qui est venu pour le tuer, et lui embrasse la fille tendrement, sincèrement, puis il se retourne et piétine le bandit, l'écrabouille, et toute la salle applaudit. On sent un côté réparateur par rapport à la violence instituée, de la mafia, des gangs, de la police. Même si on n'avait pas en tête la violence inouïe de la justice américaine, on est sûr qu'il est bon de lui échapper, de ne pas tomber dans ses griffes.

Ce film me donne vraiment de l'air. Quand j'ai vu juste après La source de Miléanu, je me disais que ce Drive me manquait, cette espèce d'ouverture, de béance, et aussi de rigueur dans les relations. Il y a là une vraie pensée, une écriture; avec de l'amour. Et ça traite la violence de façon subtile, non pas comme une espèce de substance nocive (on est contre la violence…) mais comme un événement dans une relation, dans une texture qui se déchire. A ce titre c'est à la fois très violent et très tendre, parfois c'est d'une douceur meurtrière, une légèreté mortelle. Il y a une scène où l'un des truands tue le garagiste, ça dure dix secondes, et il lui répète: it's done, it's done, il le lacère à coups de couteau très légers. Dire à quelqu'un qu'on est en train de tuer: c'est fait, c'est fait, ne t'inquiète pas, pas besoin de crier – est une bonne image de la violence sociale, quotidienne, légère, simple, imparable. C'est un beau film sur la violence où l'on vit, qui est silencieuse, invisible et si réelle.

Le complexe du Castor, The beaver. L'acteur incarne un PDG, père de famille coincé, déprimé, qui trouve tout seul – sans Dolto – que son seul moyen de s'exprimer, c'est de faire parler un castor qu'il emmanche avec son bras et dont il est le ventriloque. Du coup, ça lui redonne une énergie; cet objet "transitionnel" est une trouvaille: il parle en le faisant parler. Il peut alors refaire l'amour avec sa femme, mais avec l'objet; avant, ils ne pouvaient plus se toucher. Cela évoque la difficulté qu'ont des gens à parler en leur nom, là où ils sont. C'est un aspect du drame humain quotidien et terrible: chacun a besoin d'un rouage, d'un accessoire, d'un fétiche, d'un symptôme pour s'exprimer, pour dire ce qu'il a à dire et qui, à l'arrivée, n'a plus qu'une vague ressemblance avec son désir. Peut-être que sans ces accessoires, les échanges seraient impossibles? ou trop violents? En tout cas, on a ici l'éloge de cette médiation qui colle au corps, à la peau. L'homme ne peut plus s'en passer, et quand il décide de s'en défaire, la scène est mutilante, il doit s'amputer la main pour se libérer de son objet libérateur. C'est ainsi, les moyens de libération vous font perdre la liberté, si l'on ne trouve pas le moyen de s'en libérer. Comme pour les révolutions: elles vous libèrent d'un certain ordre, puis il faut se libérer des libérateurs; cela peut prendre un petit siècle, parfois plus.

J'ai aussi vu La source, qui m'a posé cette question: comment se fait-il que les films de Miléanu qui parlent d'individus singuliers – Juifs d'Ethiopie ou Juifs russes – ont quelque chose de tout à fait universel, alors que celui-ci, qui parle d'une chose d'universelle, la Cause des femmes, l'oppression des femmes, l'islam…, des choses très vastes qui concernent plus d'un milliard de gens, donne une œuvre très limitée, du niveau d'un village où les femmes mènent une lutte pour avoir l'eau sur place? Il n'est pas étonnant que le film soit plein de bons sentiments, avec un bon imam qui comprend, un bon instituteur, etc.

Un auteur doit calculer sa jouissance pour ne pas absorber celle du spectateur. Il peut y mettre sa passion au risque d'être un peu naïf. On sent qu'il veut nous démontrer des belles choses, qu'il y a un islam des lumières, qu'en luttant on y arrive, qu'en reprenant la vieille idée d'Aristophane (Lysistrata) où les femmes font la grève du sexe, on peut gagner. Mais la preuve n'est pas convaincante. Cela dit, le film est coloré… Si des gens n'ont pas vécu là-dedans, c'est pittoresque et attirant. Y ayant vécu, je demandais du Drive, des grandes avenues de Los Angeles, du large, car c'est un peu étouffant. Cela mis à part, la chanteuse est superbe; mais je m'intéresse surtout au mouvement de pensée qui se crée dans un film.

Autre film, l'Almodovar – La piel que habito. Un film qui n'est ni universel ni singulier; c'est du Almodovar; on entre dans sa caverne à lui, et on sait qu'il y aura du transsexuel, du viol, de l'amour, de la passion, des exécutions. C'est sans prétention, c'est un bon exercice almodovarien; avec de l'ovarien là dedans, au sens propre. Ce n'est pas son meilleur et ce n'est pas très percutant.

Je ne dis rien de l'autre film "L'Apollonide" qui décrit un bordel parisien, la vie des prostituées au début du XXème siècle. Spleen, exploitation, détresse. Encore une lointaine métaphore de "la vie"?… Curieusement, beaucoup de ces films (Le Havre aussi) vont chercher du côté des immigrés, des marginaux, des cas bizarres, des transsexuels, etc., comme si du côté de l'ordinaire, du quotidien on ne trouvait pas de choses saillantes. Or L'arbre de vie montre, et Drive redémontre le contraire: la violence, le deuil, la douleur, le désir de s'en sortir, sont implantés dans la texture de nos journées.