« Le nom des gens »[1]

20 janvier 2011

 

 

         C'est un film bien fait, qui essaie de rendre jouable la charge d'affect et de drame dont les noms sont porteurs; les noms "des gens" (de n'importe qui?). Pour cela, il faut bien qu'il s'approche de ces drames cachés, pour jouer à les dévoiler, à les relativiser. Et il nous campe deux personnages, un homme, Arthur Martin (plus banal comme nom, on meurt, mais justement, même là il y a du meurtre) et une jeune femme, Bahia Benmahmoud. Peu à peu on comprend que ce type coincé a eu une mère qui n'a rien dit de sa vie pendant la Guerre, où elle a vu, enfant, l'arrestation de son père juif, avant d'être, elle, recueillie et francisée par une famille, et d'épouser plus tard un monsieur Martin. Quant à Bahia, elle est de mère française, et son père algérien a vu des scènes de la guerre d'Algérie, notamment son oncle exécuté par les Français. Lui aussi n'a pas parlé, mais le drame de la fille, c'est qu'elle a été violée, petite, par le prof de piano.

         On a donc deux êtres traumatisés, l'un par le silence maternel qui se décline dans le bavardage familial sur la technique, le fonctionnement, le quotidien et l'anodin; l'autre par l'abus sexuel de l'adulte sur l'enfant – qui n'a rien pu réparer vu que sa mère s'excite surtout contre la France réactionnaire, et que son père s'est réfugié dans le "serviable" gardant pour lui son plaisir de peindre. La fille décline donc sa féminité meurtrie en offrant son corps pour la bonne cause, la sienne: elle convainc ses adversaires politiques en couchant avec eux, sûre qu'au moment de la jouissance, la vérité qu'elle détient va leur être transmise.

 

         L'auteur a un bon sens de la métaphore: quand la fillette reçoit de ses parents comme cadeau un petit piano électrique, et que devant leur écoute attentive elle en sort de pauvres notes, on est propulsé dans la leçon de piano où elle se faisait violer. De même, lorsqu'elle se retrouve à courir dans la rue, toute nue sans le savoir, on retrouve la plainte des filles violées: tout le monde les regarde, elles sont mises à nu. La fille violée habite un corps de femme absent à soi, qui se donne à tous par le regard en attendant qu'un homme le "couvre". Bahia essaie de se ressaisir en se donnant plus consciemment.

 

         La rencontre de ces deux-là, qui n'a rien d'un coup de foudre, est aussi une métaphore. Bahia répond aux questions des auditeurs à la radio et Arthur vient les informer des risques de maladies venant des oiseaux. Elle s'écrie: Vous n'en avez pas marre d'inquiéter les auditeurs? Elle veut du calme, de la paix, du sexe apaisant et convaincant; et lui, il alerte; il ne peut pas alerter sur la lâcheté qui risque d'exterminer un peuple, puisqu'il n'en sait rien, mais il alerte sur les virus. Et ça accroche entre eux, puis ça décroche et ça raccroche. Bien sûr les deux se rejoignent "inconsciemment" par leurs traumas d'origine, mais n'est-ce pas toujours le cas, dans les vraies amours? Les amants s'accrochent par les points archaïques où ils ne s'appartenaient pas. Les deux traumas ici ne sont pas vraiment comparables. La mère d'Arthur meurt de silence lorsqu'après avoir perdu sa carte d'identité, elle, la femme au masque mutique, doit dire devant témoins qu'elle était juive. Elle en attrape une attaque qui sera fatale. Le père de Bahia, lui, a le silence plutôt vivable.

         Donc, silence sur le Meurtre des Juifs, silence sur le viol des enfants (un petit "meurtre" dans son genre). Le tout se mêle dans un miroitement ludique où l'auteur livre un message consensuel. Chacun a son malheur, l'un a eu son grand-père gazé, l'autre son oncle fusillé; l'un gazé comme juif, l'autre comme moudjahid (soldat du Djihad); le malheur est le même, n'est-ce pas? on est tous frères dans la grande soupe douce-amère où nous avons à vivre ensemble. Le film se termine par: "On s'en fout des origines"; ritournelle bienséante d'une époque qui a tout de même appris, par l'histoire et aussi par l'analyse que les origines compte beaucoup, vraiment, surtout les passages qu'on peut faire de ce côté-là.

         En tout cas, l'enfant qui naîtra de ce couple, est nommé Chong Martin Benmahmoud. On y entend bien le marché chinois, la France neutre et l'écho de Mohamad. Le reste, il faudra que le petit Chong aille le chercher, si on lui en donne les moyens. Car la mode à laquelle sacrifie le film c'est qu'au nom du convivial on peut zapper les origines. Mais alors qu'est-ce qu'on transmet dans le convivial?


[1] . Un film de Michel Leclerc, avec J. Gamblin – 2010.