Quand la rue chasse le « roi »

 

         Cela faisait si longtemps que ce n'était pas arrivé, que la rue chasse le tyran. C'en était devenu un mythe, mais quand il se réalise, même un instant, juste le temps de le faire fuir, cela réchauffe le cœur et relance la confiance dans l'humaine condition: les gens peuvent supporter l'humiliation, l'indignité, et un beau jour ça éclate, parce qu'un jeune homme leur met sous le nez l'évidence: il se donne la mort pour dire que ce n'est pas une vie; geste rare dans ces cultures où la joie de vivre est un repère.

         Donc bravo à ce petit peuple tunisien qui ne s'en est pas laissé conter, et qui a pris au mot ce tyran: il avait promis son départ… dans trois ans. Comment mieux dire qu'il s'est perçu comme une plaie saignante, mais où lui et les siens avaient encore de quoi sucer?

         Espérons que cette foule fera autre chose que changer de Maître. On se souvient du philosophe Michel Foucault, si enthousiaste quand l'Iran fit fuir son Shah, qu'il exalta non sans lyrisme la beauté du "tous contre un". Et ce fut encore un, qui les captura "tous", qu'ils l'aient voulu ou non. Espérons que cette fois-ci ils soient tous contraints à une certaine pluralité, qui inclut toutes les tendances; et pourquoi pas les "intégristes" si leur tendance existe? N'est-ce pas en les refoulant qu'on les reçoit en pleine figure à chaque "tournant"?

         Donc, espérons qu'il y ait moins d'"unanimisme", y compris dans les réactions de l'Europe; de la France notamment. Car déjà un consensus "coupable" s'impose, du style: "Nous n'avons pas soutenu ce peuple, nous avons cru ou fait croire que ce n'était pas un dictateur, alors nous n'avons rien à dire, pas de conseil à donner, nous sommes à l'écoute du peuple tunisien, c'est à lui de nous dire ce qu'il veut de nous, ce qu'il attend…". C'est vrai que l'Etat français et ses rouages, ont été calculateurs, pleins de rouerie jusqu'au bout: On accueille ce type? Est-ce que ça nous rapporte? Non? Est-ce que ça peut nous coûter? Oui? Alors on le lâche. Lui qu'on a soutenu sous le meilleur des prétextes – rempart au fanatisme (comme s'il n'y avait pas un éventail de fanatismes, entre celui des fondamentalistes et celui de la rapacité). C'est vrai que "la France" a été calculatrice, mais que pouvait-on attendre d'"elle"? Etait-ce la France toute? Toute la France? Beaucoup n'en pensaient pas moins, mais n'allaient quand même pas renverser le gouvernement pour son soutien à Ben Ali. Il soutient tant d'autres injustices et on ne le renverse pas. Et ceux qui le renverseront soutiendront, peut-être, des injustices assez très voisines.

         Autre petite leçon: les tyrans arabes allègent leur joug sur leur peuple, de façon toute "symbolique"; histoire de différer leur chute, et de rendre la révolte plus difficile. (Et qu'est-ce qui vaut mieux? des tyrans éclairés, calculateurs, rusés ou des tyrans pour qui ça marche tellement bien qu'ils oublient leurs limites?)

         Un jour, ici, en pleine révolte de Tunis, j'ai croisé quelques "grands" Tunisiens, et leur ai bien sûr demandé: "Alors? ces événements de Tunisie?" Réponse: "Que voulez-vous, c'est la rançon du succès, on les a tous diplômés là-bas, et on n'a pas de quoi les occuper…".

         Quand on a le nez dans la crème du gâteau, on ne voit pas ceux qui ont faim, surtout faim de justice.